mardi 1 décembre 2009

ANKARI OU LE VENT MESSAGER


  Que vient faire cet œuf dans la mesa kallawaya ? Il constitue l'offrande traditionnelle à l'esprit du vent, chargé d'emporter la fumée des encens et de la mesa, pour la conduire vers les lieux sacrés adéquats. Au fond, la fonction principale de l'Ankari est de servir de transporteur d'offrandes et de messager. Je vais laisser la parole à mon ami don Victor Bustillos, le prestigieux kallawaya auquel Ina Rösing a consacré de longues pages, décrivant ses procédés rituels. J'accompagne son discours en quechua d'un portrait souriant du maître, qui s'est toujours montré d'une extrême patience pour répondre à mes questions. Don Victor est un fidèle compagnon de mon compadre, le maestro Grover, puisqu'ils louent ensemble le même cabinet de consultation à La Paz.
  Waira Ankari nisqa. Ankariqa servicio arí, purej, apan, chaskichin. Sirviwanchis imaynata uj mozata churakunchis han jinallataj.

  Nous appelons le vent Ankari. L'Ankari est le serviteur, le messager, il emporte, il s'occupe de faire recevoir les dons. Il nous sert, comme lorsque nous engageons un coursier, c'est comme ça l'Ankari.

  Sajra Ankariqa kallantaj, sumaj kallantaj. Sajra Ankari phiña nin arí. Uj phiñakoj runa jina. Wasitapas q'alata apan. Runtuwan pagana. Pacienciarikuy, chay punkuykita tapaykurqoy nispa. Runtuta qosuan, chiqa allin kanman, pagarispa difiendikunchis, rezaspa, Ankari nispa, cocawan phurkurparina, yasta, paciencian arí.

  Il y a un bon Ankari et un mauvais Ankari. L'Ankari mauvais est colérique, à ce qu'on dit. Il est comme les gens en colère. Il peut aller jusqu'à faire sortir une maison de ses fondations. Il faut lui offrir un oeuf. "Sois patient, ferme ta porte", lui disons-nous en présentant l'offrande. Nous pouvons lui donner un oeuf, et alors la situation s'améliore rapidement. Pendant que nous lui faisons l'offrande, nous nous défendons avec une prière : "Ankari", c'est comme ça qu'on s'adresse à lui, et nous soufflons avec la coca dans sa direction, et c'est tout, alors il se calme.

  Runtuwan pagana. Chayqa wallpa runtuj kaspa wayrallapajtaj. Chaypaj partencha arí. Acha Ankari kan, achia puni arí. Maypi jina kan lugar, entonces igual Ankariqa, wayraqa arí. Chay purin, apan.

  Il faut lui offrir un oeuf. C'est pourquoi la poule a toujours pondu des oeufs destinés au vent. La poule doit appartenir à la sphère du vent. Il existe de nombreux Ankaris, ils sont innombrables sans doute. Quelque soit l'endroit où se trouve un lieu sacré, un Ankari lui est associé, le vent. C'est en route, c'est lui qui le transporte.

  Noqayku churapuyku Ankaripaj. Entonces chay Ankarikaj mareqa tukuy cabildokunaman phukuran, agente jina, tukuy lugarman phukun, chayachin. Uj lugarllapi pasachinchis. Entonces, Ankariqa uj lugarman cheqechipun. Chay Ankariqa. Uj Ankarilla. Mana fiero pajchu, mana, kusapaj, kusapaj. Wayraqa, muchas veces ninchis, chay wayraqa onkoy resultawanchis. Pero waj, waj, mana Ankariwanqa.

  Lorsque nous préparons une mesa, nous mettons aussi quelque chose pour l'Ankari. Alors Ankari souffle vers tous les cabildos (ou junchas. Il s'agit des lieux du feu de toute la région, où les kallawaya brûlent leurs mesas), comme un agent, comme un comissionnaire, vers tous les lieux sacrés il le souffle. Il se charge de faire en sorte que ça arrive aux endroits désignés. Nous brûlons les offrandes sur un seul lieu. Alors l'Ankari se charge de les distribuer vers les autres endroits. C'est ça l'Ankari. Il n'y en qu'un seul. Il n'appartient pas à la sphère du mal, non, il appartient plutôt à la sphère du bien. Lorsque nous attrapons une maladie, très souvent nous disons que c'est à cause du vent. Mais c'est autre chose. Cela n'a rien à voir avec le vent.

  Ankarisumajpaj, sajrapaj, iskayninpaj. Sajra Ankari, pachaje Ankari, gloria Ankari, cabildo Ankari, lliju Ankaritaqa joqarillanchis. Ankari olorninta, q'osñinta apan, chaskin arí. Ankarita ch'allarisun alcoholwan, runtupiwan. Sajraman kusata jaqemullantaj. Imachiqanllapas kanman kay servicio puni apanqaqa. Jaqemonqaqa. May Illimanita aysasun chaypas, Illimanimanpas ratu chayan. Kaymi qanpaj remesayki nispa, cabildo apachimusunki nispa. Servicio Ankari vocal jina apan.

  L'Ankari est compétent pour les bonnes choses et pour les mauvaises, pour les deux. Il existe un Ankari mauvais, le pachaje Ankari (le démon Ankari), il existe le gloria Ankari (relié au monde d'en-haut), le cabildo Ankari (propre au lieu où l'on officie), et nous invoquons tous ces Ankaris. Avec les odeurs, avec la fumée, Ankari les emporte, c'est lui le messager. Nous offrons à l'Ankari une libation (ch'alla) avec de l'alcool et nous l'alimentons avec un oeuf. Il livre aussi ce que nous avons préparé pour les lieux mauvais. Peu importe la quantité de notre offrande, c'est toujours ce messager qui transporte les dons. Ils les laisse à l'endroit désigné par l'invocation. Par exemple, lorsque nous invoquons le sommet de l'Illimani, il parvient en un clin d'oeil à l'Illimani. "Vois, ceci est l'offrande qu'ils ont préparée pour toi", dit alors l'Ankari, "c'est le cabildo qui te l'envoie" dit-il. Le serviteur Ankari remplit sa charge comme un procureur.

  Comme on le voit, le sens et la fonction de l'Ankari sont très précis dans la cosmovision des kallawaya. Il peut sembler contradictoire que don Victor dise à la fois que l'Ankari est unique, pour affirmer ensuite qu'il existe de nombreux Ankari. Ce qui est unique pour le maestro, c'est le principe même d'Ankari, le vent comme messager. En revanche, ce qui est multiple, ce sont les nombreuses fonctions et localisations de ce vent, et c'est pourquoi existent des Ankaris multiples, chaque lieu sacré et chaque cabildo où sont préparées les offrandes ayant à disposition un Ankari particulier. L'Ankari constitue un enjeu de taille pour les ethnologues interrogeant l'histoire ancienne et nébuleuse des kallawaya. Thierry Saignes remarque qu'il représente une spécificité des kallawaya confirmant sa thèse d'un ilôt culturel d'origine puquina, proche du lac Titicaca, qui aurait donné progressivement naissance, de part son isolement et son déplacement vers la province Bautista Saavedra, à la culture kallawaya. A l'appui de cette thèse, on peut remarquer que les linguistes ont largement montré que la langue secrète des kallawaya, le machaj juyai, était composée d'une grammaire inspirée du quechua et d'un lexique comportant de nombreux emprunts à la langue puquina. Ina Rösing est en désaccord avec Saignes à propos du caractère exclusivement kallawaya de l'Ankari. Elle affirme avoir trouvé trace de ce vent messager dans d'autres cultures indigènes andines. Néanmoins, les indices d'une mystique non kallawaya de l'Ankari sont peu convainquants. Reste que le rôle très précis assigné à l'Ankari dans la rituélie kallawaya est exceptionnel. Il ne s'agit pas d'un dieu, comme c'est le cas de Huayra Tata, la divinité du vent dans la mythologie aymara qui ne joue aucun rôle de messager au cours des offrandes. Il ne s'agit pas non plus d'un ancêtre ou Machula, comme c'est le cas des nombreuses montagnes sacrées des Andes, dont le fameux Akamani des kallawaya. Il s'agit tout simplement d'un esprit central dans la cosmovision kallawaya, jouant un rôle rituélique défini et déterminant, sans pour autant être une divinité ou un ancêtre.

  A plusieurs reprises, lors de la célébration de rituels au cabildo d'Icallurin appartenant à ma famille kallawaya, ou bien encore sur mon propre cabildo de Khjesasan, j'ai pu observer comment on invoque le vent pour d'autres affaires que celle de transporter une offrande vers les lieux sacrés. Alors qu'il menaçait de pleuvoir et que cela risquait de compromettre la qualité de l'offrande brûlée, il arrivait que l'on demandât à l'Ankari de souffler les nuages, par certains gestes et prières. Le même principe est à l'oeuvre à l'heure d'invoquer la pluie, rituel qui, chez les kallawaya, porte le nom de Paraman Purina. Pour ce faire les kallawaya n'invoquent pas une déité de la pluie, mais s'adressent à la Pachamama, à l'Ankari, ainsi qu'à la trinité présidant à la foudre, à l'éclair et au tonnerre. Les kallawaya situent la source du vent dans la profondeur des grottes et les cavités rocheuses. Ils se rendent donc tout d'abord dans certains de ces lieux, effectuent les offrandes nécessaires et attachent l'Ankari pour qu'il ne souffle plus, de sorte que les nuages puissent s'accumuler. Ensuite, ils se rendent à un lac sacré, font des offrandes et dansent, avant de jeter des pierres dans le lac à l'aide de leurs frondes pour en troubler les eaux. Celles-ci montent alors au ciel et provoquent la pluie.

  Etant actuellement de l'autre coté de l'océan et loin des lieux sacrés des kallawaya (billet rédigé à l'origine le 27 mai 2010), toutes les offrandes que j'effectue ici sont portées par l'Ankari vers les lieux d'Amérique du Sud que je désigne lors de mes rituels. Parfois, j'utilise également les services de l'Ankari pour opérer à distance. Récemment, c'est en ayant recours à l'Ankari que j'ai effectué un recouvrement d'âme, pour un patient dans l'impossibilité de se déplacer. Ce genre d'opération à distance demande toutefois une grande sensibilité de la part du patient et les kallawaya préfèreront toujours être en présence de celui qu'ils soignent, quitte à faire de longs et périlleux voyages pour cela. J'ai su que je pouvais être efficace pour mon patient lorsque celui-ci m'annonça au téléphone, alors que j'avais déjà commencé à travailler sur lui, qu'il avait rêvé de moi dans la nuit et que je lui proposais de mordre dans un fruit lors d'un rituel. Or, ce patient ignorait qu'effectivement, lors d'un recouvrement d'âme effectué de visu, les kallawaya demandent au patient de manger un fruit qu'ils ont rituellement préparé.
Celui qui n'est jamais né. Foetus de lama magnifiquement décoré.

Mesa blanca. Une astuce suggérée par don Victor Bustillos pour adapter la mesa au problème de l'interdiction en France de la feuille de coca. On remplace les feuilles de la circonférence par des feuilles de chêne blanc et on compense l'absence de coca en plaçant au centre de la mesa deux graines de coca, puisque chacune équivaut à une livre de feuilles.
Deux ingrédients indispensables de la mesa traditionnelle. Les petites graines rouges et noires ou huayruros, plus connues en Occident sous le nom de haricots de la chance et les minuscules figurines en plomb ou Chiuchi recado, que certains définissent comme une écriture hiéroglyphique kallawaya.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Super, comme d'hab :)