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KURMI, L'ARC-EN-CIEL

      C'est un récit fort ancien, dont j'ai entendu plusieurs versions contradictoires, lors d'akhullis et de tantachawis qui rassemblaient des hommes sages de la nation aymara. Je l'ai vu raconter aussi aux enfants que l'on mettait au lit. Cette légende se déroule aux temps mythiques, il y a de cela des milliers et des milliers d'années, bien avant que le jour existât. 

      Grand ordonnateur du monde, Wiracocha avait formé un univers grisâtre. Les montagnes,  les cieux, les plantes, les animaux et les hommes n'avaient pas de couleur. Willka Tata le soleil, n'était pas encore sorti des eaux du lac sacré, mais Phaxsi Mama la Lune, brillait avec intensité, suffisamment pour éclairer le monde. Toutefois et comme chacun sait, les rayons de Lune sont d'une nature particulière, qui gomme les couleurs. Il en allait de même autrefois. La nuée du temps, Ch'amak Pacha couvrait ce monde étrange, lorsque les dieux majeurs décidèrent de se réunir. Pacha Qamaq, le dieu du ciel et la Pacha Mama, se présentèrent ensemble pour faire connaître leur décision aux paqarinas. Le temps était venu de peupler la terre. Les paqarinas s'ouvrirent en profondeur et les êtres humains et les animaux sortirent des entrailles de la Mère, formant peu à peu des ayllus.

      Les hommes et les femmes de ce temps-là vivaient avec sagesse. On ne peut pas dire qu'ils ne savaient rien des couleurs, car chaque fois que la déesse Pacha Mama choisissait de se manifester à eux, elle le faisait revêtue d'une merveilleuse tenue, ornée de toqapus multicolores et resplendissants. D'ailleurs, il se murmure dans la tradition que les symboles mystérieux et beaux que les indiens utilisent ont tous pour origine les toqapus du vêtement d'un dieu. C'est là un grand secret.

      Un jour, les enfants des hommes commencèrent à manifester de la curiosité. Pourquoi, demandaient-ils, la Pacha Mama est-elle revêtue de ces toqapus merveilleusement colorés ? Les amawtas, yatiris et jilaqatas ne savaient que répondre. Ils décidèrent donc d'organiser des cérémonies pour interroger les ajayus des lieux sacrés et les achachilas. Les plus solides d'entre eux se mirent à monter vers la montagne sacrée. Là, ils installèrent leur dispositif rituel sur le jusnu, répandirent la kuka, le sayti mélangé au untu ainsi que les pétales de qantuta. Puis, ils posèrent la question des enfants. A vrai dire, cette question faisait désormais le tour de tous les ayllus et le peuple tout entier s'interrogeait. La réponse des apus et des dieux mineurs était pourtant toujours la même. Ils conseillaient de ne pas enquêter à ce sujet, car seuls les dieux peuvent interroger les secret merveilleux de la Nature.  

      Cependant, les enfants étaient insatisfaits d'un tel verdict. Les sages décidèrent alors de faire une waxt'a majeure pour attirer l'attention de la Pacha Mama. Les yatiri ordonnèrent aux habiles céramistes de fabriquer pusi ari phukhus, quatre grandes jarres rituelles n'ayant jamais servi. Chacun de ces récipients, décoré de symboles respectifs, devait être rempli par les éléments de la nature : Nina, le feu sacré, Uma, l'eau sacrée qui devait être recueillie à Wiñay Marka, là où se trouve le lac Titiqaqa. Apu Uraqi, la terre sacrée, devait être ramenée de Candiri, région lointaine située dans le Grand Chaco, tandis que Pacha Apu, l'esprit atmosphérique, devait être capturé au magique Uyuni. Ce rituel fut réellement la première grande cérémonie célébrée par les ayllus. Telle est donc la cérémonie primordiale et originelle, laquelle fut célébrée à la demande des enfants qui voulaient connaître la raison de la couleur des vêtements de la Pacha Mama et obtenir la révélation de ses mystérieux toqapus.

      Porteurs des quatre éléments consacrés, les hommes, les femmes et enfants montèrent ensemble au sommet de la montagne sacrée. La consigne était d'attendre le moment le plus obscur de la nuit et le coucher de Phaxsi Mama. Le moment venu, ils allumèrent d'immenses brasiers dont la lumière devait rivaliser avec les volcans tout proches. L'univers entier s'éclaira. Les chants et les tambours, les flûtes et les hochets résonnèrent dans les vallées. Leur intensité enveloppa de musique toute la Nature et l'on entend encore aujourd'hui, l'écho de cet instant lointain et primordial. Les deux imillas et les deux yuqallas en charge des quatre jarres, brisèrent les pusi ari phukhus en les jetant avec force contre le sol. De cette manière, les quatre éléments de la Nature fusionnèrent en une caresse merveilleuse, en communion avec le monde tellurique et cosmique. 

      Le lendemain, les condor mallku, émissaires des dieux, apparurent en nombre dans le ciel. Ils s'approchèrent des hommes pour s'enquérir de leur demande, mais ceux-ci répondirent que la présence de la Pacha Mama pouvait seule les aider. Les condors informèrent la Pacha Mama en  présentant la demande des enfants. « Est-il juste, songea-t-elle, que mes enfants ne partagent pas les couleurs ? ». Aussitôt fut-elle informée de l'affaire qu'elle apparut dans la marka où s'étaient rassemblés les ayllus. Avec l'éclat qui sied à une déesse majeure, ses vêtements resplendissaient de toqapus aux couleurs fabuleuses. Les yatiris demandèrent alors au chacha de claire parole de formuler une nouvelle fois la requête des enfants. Qhana Aruqipa s'exprima avec humilité et la déesse en fut touchée. Elle consulta les autres dieux qui, inspirés par sa compassion pour les créatures terrestres, décidèrent de partager leurs couleurs.

      Toute la nature sembla vouloir participer à cet instant prodigieux où les hommes obtiendraient les couleurs. Sous l'action de Qoa, le Puma céleste, le ciel se couvrit de nuages argentés qui annonçaient la pluie. Une belle ondée bénit soudain la terre. Willka Tata le soleil, montra pour la première fois son visage radieux, tandis qu'Illapa, dieu des éclairs, refrénait quelque peu sa fougue. En cet instant solennel, la Pacha Mama sembla soudain regarder le taypi, le centre de l'univers. Elle leva les bras au ciel et pour la première fois apparut Kurmi, l'arc-en-ciel aux couleurs éclatantes. L'immense ceinture aux tons insaisissables couvrait le firmament du sud au nord, accompagnée des étoiles et des comètes qu'on pouvait voir parfaitement en plein jour. Au sud brillait la chakana. La déesse s'adressa alors aux hommes. Elle leur dit que s'ils voulaient jouir pleinement des couleurs, jusqu'à les porter sur leurs propres habits, il leur faudrait voyager à la fois vers l'origine et vers la fin de l'arc-en-ciel, car aux pieds de celui-ci reposaient les jarres contenant les couleurs.

      Le récit des thakiris kurmi ou chercheurs de l'arc-en-ciel contient toutes sortes d'histoires à l'intérieur de l'histoire et c'est pourquoi je ne vais pas le développer ici, malgré la richesse de ses enseignements. Il est cependant évident que la recherche des pieds de l'arc-en-ciel est une entreprise impossible, puisque celui-ci se déplace constamment avec l'observateur. Après de très nombreuses années passées à errer sur des sentiers inconnus et pleins de danger, les waynas et tawaqus partis pour l'aventure finirent par se rendre compte que c'était vain et que la déesse avait certainement voulu les orienter vers un dessein secret. Ils finirent donc par découvrir que l'observateur était le lieu même par rapport auquel existaient les pieds de l'arc-en-ciel. Ils se mirent alors à creuser là où ils se trouvaient, ne tardant pas à découvrir les jarres de couleurs qu'ils ramenèrent à leurs communautés. Il faut parfois voyager loin pour découvrir ce qui est près, songèrent-ils. Mais le voyage n'était pas vain ; ils connaissaient désormais les secrets de l'Amazonie, ceux des cotes pacifique et atlantique, ainsi que beaucoup d'autres choses. 

      Pendant ce temps, loin de ces événements, on s'inquiétait dans les ayllus et les markas. On désespérait, après ces nombreuses années, de voir revenir un jours les thakiris envoyés en mission. Les enfants exigeaient chaque jour que les kuka phawaña de leur communauté donnent des nouvelles de cette recherche des couleurs. Les femmes se rassemblaient en cercle quotidiennement, pour écouter les prédictions des kuka uñirinaka
      Le jour tant attendu finit par se produire. Les devins sautèrent soudain de joie. Jallalla ! Jallalla ! Enfin la coca annonçait le retour de ceux que l'on croyait perdus. Quant arrivèrent les héros, tout était prêt pour la fête et les cérémonies. Les yatiris et les jilaqatas invoquèrent la présence des dieux. Les êtres divins accoururent tous au banquet et conclurent, suite à de telles aventures, que les hommes méritaient bien d'hériter ces couleurs que seuls les dieux portaient.

      Wiracocha invita les autres dieux, demi-dieux, génies, magiciens et héros, ainsi que tous les êtres prodigieux de la mythologie andine à participer à cette fête des couleurs. Avec passion, les dieux et les déesses commencèrent par peindre les jaqi, chacha et warmi. Ayant en vue le bien vivre ou Suma Qamaña, les hommes décidèrent que chaque ayllu posséderait une couleur qui lui serait propre. Et c'est ainsi qu'apparurent les ayllus Wila, Q'illu, Larama, Ch'uxña, Ch'imaka, Sisira et Janq'u.

      Les dieux n'arrêtaient plus de peindre, coloriant les étoiles, les comètes, les planètes. Les autres êtres divins faisaient de même, peignant les insectes, les reptiles, les plantes, les mammifères, les roches, les montagnes. Imitant les êtres célestes, hommes et femmes commencèrent aussi à colorer leurs maisons, à façonner et tisser de fabuleux ponchos où figuraient les toqapus évocateurs des mystères divins.

      C'est ainsi que les êtres humains jouirent pendant de nombreux siècles des magiques couleurs. Mais sans s'en rendre compte, ils étaient passés peu à peu du temps nocturne au temps diurne, lequel entraîne toujours à un moment donné de son histoire, une forme de chute et de dégénérescence. Chaque homme se sentait un élu et un privilégié exclusif. Chacha et warmi se sentaient très fiers des couleurs de leur ayllu. Chaque communauté développait peu à peu sa créativité, mais en même temps que la réussite se profilait une insolente compétition. Les ayllu Wila se sentaient supérieurs aux ayllus Q'illu. Les ayllus Larama se voyaient eux-mêmes comme les chefs supérieurs à tous. Les ayllus Janq'u étaient convaincus d'être uniques. Les ayllus Ch'uxña, Sisira et Ch'imaka s'étaient unis pour humilier les autres ayllus, qui selon eux ne méritaient pas de détenir les couleurs. Dans notre tradition, ceci est un signe très caractéristique des temps de la fin. Il y a des civilisations qui se croient supérieures et veulent s'imposer aux autres, et ça amène au dernier cycle du temps, celui d'Awqa Pacha ou temps de guerre, temps terminal de l'expansionnisme et de l'impérialisme ou Kaxa Pacha. Tiwanaku avait connu, dit-on, plus de vingt siècles de paix. Il est possible que le récit de cette période de division fasse allusion au temps des chefferies Kolla, qui succéda à l'effondrement de la culture Tiwanaku, quelques deux cents ans avant la formation du royaume de Cusco. 

      Anchanchu le génie du mal, ainsi que Saxra l'esprit malin, qui jusqu'ici n'avaient point part aux affaires humaines, virent en ce climat délétère une opportunité. Ils inspirèrent aux hommes l'esprit de haine et de division, les poussèrent au combat. Des guerres totales et sanglantes furent alors déclenchées, chaque ayllu souhaitant s'affirmer aux dépends des autres. Les eaux de la Cuta Mama, déesse du lac Titiqaqa, furent entièrement souillées de sang humain. 

      Informé par quelques sages qui conversaient avec lui dans leur chuyma, Wiracocha décida d'intervenir afin de protéger l'espèce humaine qui menaçait de disparaître. Il descendit au milieu des champs de bataille pour observer la férocité des combats. Puisqu'il était le seul à détenir ce pouvoir, Wiracocha suspendit le monde. Soudain, plus rien ne bougea. Les guerriers restèrent figés comme la pierre et les mamani et les condors furent immobilisés en plein ciel. Wiracocha décida qu'Anchanchu et Saxra devaient être circonscrits. Mais avant de les chasser, le grand dieu décida de les peindre pour les rendre visibles, car jusqu'ici, ils étaient transparents et donc très difficiles à voir. Il choisit de peindre ces êtres malfaisants de la couleur Chuchi, mot aymara qui veut dire sale. Puis il les expulsa, en même temps que les chefs des ayllus.

      La marche du monde reprit. La Pacha Mama fit alors savoir à tous les peuples qu'ils devaient lui apporter leurs vêtements et qu'aucun ayllu ne devait conserver, où que ce soit, les vêtements et les tissus utilisés jusqu'ici. Les peuples se retrouvèrent donc nus, tandis qu'au milieu du lac sacré, les urus et les chipayas construisaient une île artificielle à base de totora, destinée à accueillir les vêtements apportés en pèlerinage par tous les peuples contrits. Pendant des jours et en grande cérémonie, hommes, femmes et enfants déposèrent au taypi, au centre de l'île, leurs nombreux habits. Cela finit par former une immense montagne de couleur. 

      Pacha Mama ordonna à Wayra le dieu du vent, de souffler sur la montagne de vêtements colorés. Un tourbillon de couleurs s'éleva dans les airs, tandis que tous les vêtements retombaient en petits morceaux.

      Pacha Qamaq le dieu du ciel, commanda que plus jamais, les ayllus ne devraient considérer que certaines couleurs n'appartenaient qu'à eux. La Pacha Mama demanda que les hommes rassemblassent tous les morceaux de tissus de couleur pour les coudre ensemble, formant des toiles multicolores comportant des carrés de sept fois sept couleurs. Coupant les tresses de leurs cheveux, ainsi que la laine de leurs lamas, les ayllus formèrent et tissèrent de longs fils et commencèrent à coudre. La déesse signifia que l'arc-en-ciel rappellerait désormais aux humains l'union nécessaire des couleurs, même quand elles s'opposent. Puis elle montra les bannières colorées ou wiphalas, pour indiquer qu'elles étaient porteuses de ce pacte éternel. Aucun homme invitant à la division des ayllus et ne servant que des intérêts particuliers ne peut être un porteur légitime de la bannière sacrée. Ceci est toujours vrai de nos jours.
VOCABULAIRE AYMARA (par ordre d'apparition dans le texte) :

Akhully : dialogue en présence de la feuille sacrée de coca, que l'on consomme pour partager les connaissances ancestrales et en réveiller la mémoire.
Tantachawi : conversation profonde.
Wiracocha : ce Dieu est au sommet du panthéon andin. Il est parfois assimilé à tort au Dieu créateur. Notons d'ailleurs que les mots "Dieu" ou "Déesse" n'existent ni en aymara, ni en quechua. Ces êtres et concepts ne sont donc qualifiés ainsi que par les "traducteurs"...
Willka Tata : le Père Soleil
Phaxsi Mama : la Mère Lune
Ch'amak Pacha : le Temps de l'Obscurité. Correspond au monde originel et primordial.
Pacha Qamaq : Dieu du Ciel
Pacha Mama : Déesse de la Nature.
Paqarinas : Montagnes, lacs, sources, grottes ou autres lieux sacrés d'où sont sortis les êtres humains et les animaux.
Ayllu : communauté ou famille. C'est le cœur ontologique de l'indien, plus important que sa vie même.
Toqapus : Fins motifs colorés apparaissant sur les vêtements indiens, lesquels peuvent être « lus ». Ont une très forte valeur symbolique, voire magique.
Amawta : Sage prudent.
Yatiri : Celui qui sait. Expert cérémoniel.
Jilaqata : Responsable communautaire en charge du bien-être du ayllu.
Ajayu : âme.
Achachila : Montagne où demeurent les divinités ou les ancêtres. Esprit tutélaire. 
Jusnu : Autel de pierre, généralement formé d'un seul bloc.
Kuka : feuille sacrée de coca.
Sayri : tabac.
Untu : graisse de lama.
Qantuta : fleur andine en forme de cloche qui, parce qu'elle reprend les trois couleurs du drapeau bolivien (rouge, jaune et vert) sert d'emblème national.
Apu : Seigneur. Désigne l'esprit d'une montagne.
Waxt'a : Offrande, banquet rituel.
Pusi : quatre
Ari phukhus : jarre vierge, modelée et réservée uniquement pour les cérémonies.
Nina : feu
Uma : eau
Wiñay Marka : la Cité Éternelle
Titiqaqa : lac sacré
Apu Uraqi : Terre Sacrée
Candiri : Terre sans mal.
Pacha Apu : Esprit de l'atmosphère
Uyuni : grand salin réputé pour son caractère sacré de miroir cosmique. Lieu où la terre devient ciel et où le ciel se fait terre.
Imilla : petite fille
yuqalla : petit garçon
Condor Mallku : oiseau divinisé servant de messager aux dieux. Également connu sous le nom de Mallku Khunuturi, l'oiseau-monarque qui fouille la neige.
Marka : région, espace d'une nation.
Chacha : être humain du genre masculin. Homme.
Qhana : lumière
Aruqipa : Celui dont la parole est droite et qui défend par la parole.
Qoa : Le puma ailé qui fait pleuvoir ou tomber la grêle
Illapa : Dieu de la foudre et des éclairs.
Taypi : centre
Kurmi : arc-en-ciel
Chakana : les quatre étoiles qui forment la Croix du Sud
Thakiri : chercheur 
Wayna : jeune homme
Tawaqu : jeune femme
Kuka phawaña : celui qui pronostique le futur en observant le jet des feuilles de coca
Kuka uñirinaka : ceux qui exercent la divination par les feuilles de coca
Jallalla : Viva ! Hourra !
Jaqi : être humain
Warmi : être humain de sexe féminin. Femme
Suma Qamaña : le bien vivre.
Wila : rouge
Q'illu : jaune
Larama : bleu
Ch'uxña : vert
Ch'imaka : violet
Sisira : orangé 
Janq'u : blanc
Anchanchu : génie du mal
Saxra : esprit malin
Cuta Mama : Mère lac. Déesse du lac Titicaca
Chuyma : le cœur. Indique aussi une forme d'intellectualité supérieure à la raison.
Mamani : faucon. Lorsqu'on lui donne le nom de Mamani Mallku, il désigne le protecteur de la famille et du foyer. Comme nom de famille, Mamani est un indicateur prestigieux, qui signifie seigneur de nombreux vassaux. Le mamaniri est d'ailleurs le « gouverneur » d'un vaste territoire.
Chuchi : décoloré, sale.
Urus : la plus ancienne ethnie du lac Titicaca. Les urus disent qu'ils ne sont pas des hommes car contrairement à ceux-ci, leur sang, saturé par l'altitude, est noir au lieu d'être rouge.
Chipayas : ethnie du lac Titicaca
Totora : roseau avec lequel les urus fabriquent des îles artificielles afin de vivre sur le lac.
Wayra : Dieu du vent
Wiphala : bannière en forme de damier multicolore représentant le monde indigène andin.
      On trouve sur internet de nombreux articles sur le symbolisme de l'arc-en-ciel. Je ne crois pas utile de répéter ici ce qui s'écrit ailleurs et c'est pourquoi je vais resserrer mon sujet sur le contexte andin quechua et aymara. Rappelons toutefois le rôle de pont attribué à l'arc-en-ciel. Celui-ci constitue non seulement un lien entre le ciel et la terre, mais il est aussi une route unissant le monde visible au monde invisible et l'humain au divin. Sa manifestation est conditionnée par l'intervention des deux éléments opposés et complémentaires que sont l'eau et le feu. Il tient donc d'un symbolisme à la fois aquatique et solaire. Il associe également des couleurs opposées et complémentaires, chaudes et froides. Dans la Bible, l'arc-en-ciel (keshet, קשת) apparaît pour la première fois juste après le déluge (Gn. IX:12-17). Il n'indique pas une alliance de paix entre l’Éternel et les hommes seulement, car le verset 13 suggère un pacte étendu à toute la terre (eretz ארץ). L'Ecriture renchérit en nous apprenant que cette alliance concerne "toute âme de chair vivante", kol 'hay nefesh bashar (כל חי נפש בשר). Elle inclut donc aussi les animaux et il s'agit d'un pacte avec la biosphère dans sa totalité, sans être exclusivement centré sur l'homme. 

      L'arc-en-ciel fait aussi une brève apparition dans le livre d’Ézéchiel, où il évoque la substance d'une gloire et, diraient les alchimistes, sa lumière liquide, son feu mouillé : "Tel l’aspect de l’arc qui est dans la nue un jour de pluie, ainsi était l’aspect de cette lumière éclatante qui l’entourait : c’était une image de la gloire de l’Éternel" (I:28). L'arc céleste ne se montre dans le Nouveau Testament qu'au-dessus d'un ange puissant, au premier verset du chapitre 10 de l'Apocalypse. Pour l'exégèse de son symbolisme dans un contexte monothéiste occidental, je renvoie le lecteur à deux grandes lumières. La première est le symboliste majuscule que fut René Guénon, dont tous les textes à ce sujet sont consultables sur internet (1). La seconde lumière est Louis Claude de Saint Martin, qui analyse ce symbole dans le texte qui suit.

      Nous tenons pour acquises les sept couleurs de l'arc-en-ciel, mais René Guénon avait sans doute raison de s'interroger sur leur nombre réel, puisqu'on ne dit qu'elles sont sept que depuis Newton. Chez les Dogons, l'arc-en-ciel comporte quatre couleurs seulement. Les tibétains n'en dénombrent que cinq. Sur le dessin cosmogonique de Pachakuti Yamqui, l'arc-en-ciel n'est suggéré que par trois bandes, mais cette simplification n'est peut-être pas très significative. Sur les murs du temple chimú de Chan chan, il est associé au jaguar et comporte quatre bandes indiquant les couleurs. Il est probable toutefois qu'en raison du symbolisme du nombre sept chez les incas et les aymaras, l'arc-en-ciel ait effectivement eu pour eux sept couleurs, exactement comme le décrivit Newton quelques siècles après eux, mais avec cette nuance de taille que le blanc y est inclus. 

      La présence de l'arc-en-ciel sur le dessin de Pachakuti Yamqui est, en soi, une preuve de sa sacralité. Il serait vain de croire qu'en raison de leur animisme, les andins considéraient comme divine toute manifestation naturelle, de façon indistincte. Seuls certains lieux, certaines pierres et phénomènes retenaient leur attention comme chakana, autrement dit comme manifestation reliante du sacré. Certains éléments étaient donc singularisés et concentraient un degré de signification plus profond qu'à l'ordinaire. Ce sont ces éléments que l'on retrouve sur la représentation de Pachacuti Yamqui. L'arc-en-ciel était pour les incas une chakana importante, un point majeur de la rencontre du sacré, un signe où il se concentrait plus fortement. Sa présence sur le dessin cosmogonique de Pachakuti Yamqui en témoigne.

      Par les Commentaires Royaux de Garcilaso de la Vega Inca, nous apprenons que  l'arc-en-ciel est un symbole du pouvoir spirituel et temporel des Incas : " Ils consacrèrent une quatrième salle à l'arc-en-ciel, parce qu'ils avaient compris qu'il procédait du soleil, et pour cette raison les Rois Incas le prirent comme devise et blason, parce qu'ils s'honoraient de descendre du soleil “. Pachakuti Yamqui présente justement son dessin cosmogonique comme la reproduction d'un élément figurant au Temple de Coricancha, celui-là même dont parle Garcilaso. Guaman Poma de Ayala donne une description très éloquente du dispositif symbolique de ce lieu, et plus particulièrement de la salle où siégeait l'Inca : "...Tous les murs étaient couverts d'or fin de haut en bas. Au plafond étaient suspendus de nombreux cristaux et de chaque cotés, deux lions [probablement des pumas ou des jaguars] regardaient le soleil. La pièce était éclairée par la lumière de deux fenêtres. Deux indiens éventaient et [produisaient avec] le souffle de ce vent [un mouvement des cristaux] et il en sortait un arc qu'ils appelaient Quychi [arc-en-ciel]. Et au milieu se tenait l'Inca, à genoux, les mains jointes, le visage au soleil et semblable à lui, en train de prier ".  Notons que dans ce dispositif où la beauté le dispute au sens, la lumière arrive par deux sources et produit donc un arc double, évoquant le principe de parité. Nous retrouverons plus loin ce paramètre symbolique, qui est également très important chez les aymara. Il n'est pas rare d'entendre dire nos sages que la whipala est le résultat d'une projection au sol de deux arcs-en-ciel entrecroisés.

      Dans les Andes, l'apparition de l'arc-en-ciel n'est jamais anodine et il s'agit d'un phénomène auquel l'indien est ontologiquement relié, raison pour laquelle existent aussi, en contrepartie de ses nombreuses bénédictions de paix, des maladies de l'arc-en-ciel. Dans tous les cas, on ne verra jamais un indien montrer du doigt l'arc-en-ciel, rire devant lui sans se couvrir la bouche. De graves maladies, parfois mortelles, peuvent en découler car ce signe du ciel a la réputation de pouvoir pénétrer dans le corps en passant par le ventre. Uriner quand l'arc céleste se manifeste est par contre très approprié. C'est un acte analogique par lequel est salué le puma ailé qui, de la même manière, fait tomber la pluie. En revanche, cracher devant lui provoquerait la grêle, compromettant ainsi le cycle agricole. Sur le dessin cosmogonique de Pachakuti Yamqui, on constate qu'en effet, Choquechinchay le puma, crée la grêle en crachant.

      En contexte aymara, le symbolisme de l'arc-en-ciel s'exprime d'une façon tout aussi ingénieuse. Je promenais un jour en bonne compagnie à Tiwanaku et chaque fois que nous passions devant un monolithe, qu'il s'agisse du Fraile, du Benett ou du Ponce, mon ami répétait : « tu vois, il regarde l'arc-en-ciel ». Or, je ne voyais rien. D'une part les monolithes du site ne regardent pas tous dans la même direction, d'autres part, leur orientation actuelle n'est pas conforme à leur position d'origine et enfin, je ne voyais d'arc-en-ciel nulle part. Mon ami me montra alors que chacun de ces monolithes portait dans le dos le même symbole central que celui de la porte du soleil. Le raisonnement est simple : pour observer l'arc-en-ciel, il faut être dos au soleil et d'une certaine manière, étant dans l'alignement entre le soleil et l'arc-en-ciel, l'observateur reflète et hérite ces qualités solaires, mariant le feu et l'eau.

      Contemplatif perspicace de la Nature, l'indien aymara perçoit en l'arc-en-ciel la parité du monde, que l'on a vue représentée par une double ouverture au Temple inca de Coricancha. Le Achachi Illa ou Achachila Kurmi (esprit protecteur de l'arc-en-ciel), ou dans sa variante dialectale Kutupi, est une dualité plutôt qu'une unité. Il apparaît quand il pleut dans le secteur du ciel opposé à celui où brille Tata Willka (Père Soleil). Il est composé en réalité de deux arcs (ispanaka) et non un. Le plus brillant d'entre eux a un rayon de 42°, où le rouge occupe la partie extérieure et le violet l'intérieur. Il représente la partie féminine (warmi) de l'arc-en-ciel, raison pour laquelle on l'appelle kurmi warmi. L'autre arc est plus ténu et a un rayon de 51°, où l'ordre des couleurs est exactement l'inverse du premier. Il est la part masculine (chacha) de l'arc-en-ciel et on l'appelle donc Kurmi chacha. L'arc-en-ciel évoque donc le principe duel chacha-warmi de la cosmovision andine. Ce dualisme est souvent associé à l'arc-en-ciel sous une autre forme, celle d'un serpent ou d'un puma à deux têtes.

      A ce stade, il me semble indispensable de terminer ce bref tour d'horizon en communiquant quelques éléments de symbolisme relatifs au félin, animal intimement lié à l'arc-en-ciel dans le monde andin. Dans ce vaste contexte - ou pacha - culturel qui couvre des milliers d'années et a vu naître nombre de cultures prestigieuses, les figures du condor, du félin et du serpent, sont une représentation constante des trois mondes : le ciel, la terre et le sous-sol (2). Mais parmi ces trois animaux, il est incontestable que le félin est le plus important, ne serait-ce que par l'abondance de ses représentations multiformes, lesquelles reprennent d'ailleurs souvent les attributs des deux autres composantes de cette trilogie, donnant lieu à des formes hybrides, telles que le puma volant ou le serpent-puma. Bien entendu, le mélange d'attributs humains et félidés est tout aussi fréquent, signalant soit un contexte « magique », soit un contexte guerrier. Ces formes apparaissent dès la période précéramique, aux alentours de 2500 ans avant notre ère. 

      Que voyaient les andins dans ces sveltes animaux, prédateurs solitaires pouvant parfois peser jusqu'à 180 kilos ? Que représentait pour eux l'image totémique du puma ou du jaguar ? Porteur à la fois faste et néfaste du sacré, considéré comme l'animal le plus puissant de la nature, au-dessus même de l'anaconda, le félin est une représentation ambiguë du pouvoir dévastateur de l'éclair, de la pluie et du tonnerre, mais aussi de leur caractère fertilisant. Les andins attribuèrent au félin la force mythique du monde grandiose et puissant qui les entourait, lui conférant la faculté d'influencer les forces qu'il représentait. Imiter le félin, l'incarner, se vêtir de sa peau, était une manière pour les prêtres d'en évoquer l'impact sur les forces de la nature. Mais on comprendrait mal son symbolisme si l'on ne s'en tenait qu'à l'interprétation naturaliste, car exercer une influence sur les forces de la nature est une évocation directe du caractère surnaturel, du lieu métaphysique où le puma se tient. Mais ici la parole se tait.

      Si les représentations du soleil en forme de félin sont nombreuses, l'animal est d'une manière générale associé au cycle de l'eau. Une constellation de l'hémisphère sud dont l'apparition coïncide avec la saison des pluies porte son nom. Le tonnerre est son rugissement, mais comme il s'agit d'un phénomène céleste et atmosphérique, on lui associe souvent les ailes du condor. De ses yeux jaillissent les éclairs. Ses urines sont la pluie et il crache la grêle. Son corps tout entier est l'arc-en-ciel. La bande de ciel obscur séparant le kurmi chacha de la kurmi warmi rappelle le caractère nocturne du félin, qui passe pour mettre jour et nuit, vie et mort, homme et femme au contact l'un de l'autre. Au coucher du soleil, l'astre se convertit en serpent-félin pour parcourir l'infra-monde, mais les attributs ophidiens qui lui sont fréquemment dévolus suggèrent tout aussi bien le corps de l'arc-en-ciel que le cours des rivières. 

      Le félin représente par conséquent un principe divin, que l'on reconnaît aisément dans nombre de cultures andines sous des noms divers : Libiac, Choquechinchay, Illapa, Qoa... Son symbolisme a atteint un très haut niveau de sophistication, on le constate avec la divinité centrale du temple de Chavin, ou encore sur une peinture murale de la culture Lambayeque, où il apparaît comme un serpent en forme d'arc-en-ciel à deux têtes félidées, pourvu de petites boules évoquant la pluie. Notons par ailleurs que la forme de l'arc-en-ciel évoque la coiffe d'or ou de plumes multicolores, portée par les hauts personnages dans des cultures comme celle des mochicas ou des chimú.
NOTES

(1) René Guénon, Symboles de la Science sacrée, éd. Gallimard, Paris, 1962 : XVI. Les “têtes noires”, p.114 ; XIX. L’hiéroglyphe du Cancer, p.133 ; XXIII. Les mystères de la lettre Nûn, p.154 ; LVII. Les sept rayons et l’arc-en-ciel, p.326-330 ; LXIII. Le symbolisme du pont, p. 362 ; LXIV. Le pont et l’arc-en-ciel, p.365-368. Le Roi du Monde, éd. Gallimard, Paris, 1958 : II. Royauté et pontificat, p. 15 ; VII. « Luz » ou le séjour d’immortalité, p. 63 ; X. Noms et représentations symboliques des centres spirituels, p. 85 ; XI. Localisation des centres spirituels, p.92.  Études sur la Franc-Maçonnerie et le Compagnonnage, tome 1, Éditions Traditionnelles, 1971, 1938 : p. 288. Ces textes peuvent être consultés avec l'outil de recherche mis à disposition ici : http://www.index-rene-guenon.org/

(2) Ces trois mondes peuvent être compris comme le monde des dieux, le monde des vivants et le monde des morts. Notons que la ville du Cuzco inca a la forme d'un puma et que certaines rues portent encore de nos jours les noms de parties de son corps.
BIBLIOGRAPHIE

- Origen de la wiphala, una mirada en matemática aymaru-tiwanakota, par Oscar Chambi Pumakahua, in Samiri n°1, p. 22-29, El Alto, 2009.

- La Leyenda de la Wiphala, par Carmelo Corazón Medina, éd. Cima, La Paz, 2010.

- Aprendiendo nuevos protocolos : el Akhully, la hoja de coca en la diplomacia de los pueblos, collectif THOA, éd. Academia Diplomatica Plurinacional, La Paz, 2009, p.40-41.

- El Primer Nueva Crónica y Buen Gobierno par Guaman Poma de Ayala [1614], éd. Siglo XXI, Mexico. 1993, p. 236.

- Relación de Antigüedades deste Reyno del Piru [1613] par Joan de Santa Cruz Pachacuti Yamqui Salcamaygua, manuscrit n°3169 de la Bibliothèque Nationale de Madrid, éd. IFEA Cusco, 1993.

- Comentarios Reales de los Incas [1609], Inca Garcilaso de la Vega, éd. José Cajica, 2 vol., Puebla 1953.

- La imagen del felino en el arte del antiguo Perú par Alba Choque Porras, éd. Fundación San Marcos, Lima, 2009.

2 commentaires:

almanachronique a dit…

Très beau commentaire du mythe de l'Arc-en-ciel...
Je suppose que vous savez que chez nous, c'est une marmite pleine de pièces d'or qui est supposée se trouver à son pied.
Pied que bien entendu je n'ai jamais trouvé; néanmoins, j'ai observé qu'en périodes de doute et de chaos personnel, la vue d'un ou plusieurs arc-en-ciel marquait le retour de la paix du coeur..
Ce n'est pas de la superstition; juste une observation...
Je vais revenir et relire encore plus attentivement

Philippe Naudet a dit…

Ma première réaction a été : Hein ? Quoi ? c'est déjà fini ? C'est très riche. Rien que d'apprendre qu'il y a un arc-en-ciel masculin et un féminin par exemple... Superbes illustrations, et j'aime tout particulièrement la sculpture du temple Chavin.

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