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mardi 26 août 2008

LA TRILOGIE DE PAN

    Les hommes de ma terre ont une langue imagée, précise, musclée et qui sonne délicieusement faux, comme ces flûtes rustiques faites au hasard de sept brins de roseaux. (...)

    J'ai employé cette langue-là. (...)

    C'est par elle qu'il chantera : le vent, le bruit des arbres, la voix de Pan. (...)

    Pour que je dise PAN, et pour qu'on comprenne comme je l'ai compris à côté de toi, cette nuit, toute la sauvagerie, toute la grandeur, tout l'humain de ce mot, il faudra que j'ajoute des mots à des mots et que j'en fasse des tas bien séparés : un pour ça, un pour ça, un pour ça ; parce que je n'ai pas, parce qu'un être humain n'a pas, cette lucidité précise et ce grand souffle qu'ont les morts.

    Ce sera comme si je disais d'abord le P, puis le A, puis le N, et qu'enfin on entende le mot tout entier. (...)
        (...) Soudain, le voilà nu devant la face de la terre. (...) Pour la première fois, il pense, tout en bêchant, que sous les écorces monte un sang pareil à son sang à lui ; qu'une énergie farouche tord ces branches et lance ses jets dans le ciel.

    (...) Ainsi, autour de lui, sur cette terre, tous ses gestes font souffrir ? 
    Il est donc installé dans la souffrance des plantes et des bêtes ?
    Il ne peut donc pas couper un arbre sans tuer ?
    (...) C'est donc tout vivant ? (...)
    Tout : bêtes, plantes, et qui sait ? peut-être les pierres aussi ?

    Voilà les premiers traits de la figure de Pan. A l'époque où, petit berger bénévole, j'accompagnais le Père Massot à la garde des ouailles, je fus marqué par cette terreur divine qui ruisselait des collines malgré le plein soleil, le beau vent (...). Cette marque resta dans mon cœur comme un endroit meurtri, comme le dessin au fer chaud sur la cuisse du bélier, une place plus sensible et la douleur de la blessure mal recollée sera désormais éternelle. (...)

    Quand j'eus dessein de dire sur Pan ce que je savais, il me parut que cette douleur devait avoir la grande place, la première ; il me parut que Pan était surtout fait de cette terreur et de cette cruauté, et je voulus (...) qu'on fût marqué comme moi, dès l'abord, du cachet du dieu. (...)

    Il y a de gros dieux et c'est avec ceux-là, garçon, qu'il va falloir prendre ton habitude. (...)

    La terre c'est pas fait pour toi, unique, à ton usance, sans fin, et sans prendre l'avis du Maître de temps en temps. T'es comme un fermier : il y a le Patron. Ce Patron s'exprime par le chuchotement du vent. C'est sa voix douce ; il parle comme ça aux arbres et aux bêtes. Il est le Père de tout. Il a du sang de tout dans les veines. (...) Sous la cabane de ses jambes, le chien et le lapin font ami, museau contre museau, poil contre poil (...). Puis, c'est tout qui vient (...), tout ce qui marche et ce qui court ; les chemins, on dirait des ruisseaux de bêtes. (...) Et tout ça vient parce qu'il est le Père des caresses.

    Une vie immense, très lente, mais terrible par sa force révélée, émeut le corps formidable de la terre, circule de mamelons en vallées, ploie la plaine, courbe les fleuves, hausse la lourde chair herbeuse. Tout à l'heure, pour se venger, elle va me soulever en plein ciel jusqu'où les alouettes perdent leur souffle. (...) 

    Il faudra que je parle de cette force qui ne choisit pas, mais qui pèse d'un poids égal sur l'amandier qui veut fleurir, sur la chienne qui court sa course et sur l'homme.

    Je parie que tu n'as jamais pensé à la Grande Force. La grande force des bêtes, des plantes et de la pierre.

    C'est fort un arbre ; ça a mis des cent ans à repousser le poids du ciel avec une branche toute tordue.

    C'est fort les bêtes. Surtout les plus petites.  Ça dort tout seul dans le creux de l'herbe, tout seul dans le monde. (...)

    C'est fort de cœur, ça ne crie pas quand tu les tues.

    (...) Tu n'as pas plus de droit que la Bête. On t'a donné la même chose à elle et à toi. (...) Toi et moi, nous sommes à lui aussi, seulement depuis le temps, nous avons oublié le chemin qui monte jusqu'à ses genoux.

    (...) Toutes les erreurs de l'homme viennent de ce qu'il s'imagine marcher sur une chose morte, alors que ses pas s'impriment dans une chair de grande volonté. (...)

    Toi, tu n'as jamais vu que des arbres qui se méfient. Tu ne sais pas ce que c'est qu'un arbre, au vrai. Et ils sont avec lui comme aux premiers jours du monde, quand on n'a pas encore coupé la première branche. (...)

    Il n'y aura de bonheur pour vous que le jour où les grands arbres crèveront les rues, où le poids des lianes fera crouler l'obélisque et la tour Eiffel.(...) Le jour où, des cavernes du métro, des sangliers éblouis sortiront en tremblant de la queue.

(Extraits des œuvres de Jean Giono, en forme de collage)
    Tu t'imagines de tout voir, toi, avec tes pauvres yeux ? Tu vois le vent, toi qui es fort ?
    Tu es seulement pas capable de regarder un arbre et de voir autre chose qu'un arbre.
   Tu crois, toi, que les arbres c'est tout droit planté dans la terre, avec des feuilles, et que ça reste là, comme ça. (...)
    Tu vois rien, là, sous la chaise ?
    Rien que de l'air ?
    Tu crois que c'est vide, l'air ?
    Alors, comme ça, tu crois que l'air c'est tout vide ? Alors, là y a une maison, là un arbre, là une colline, et autour, tu t'imagines que c'est tout vide ? Tu crois que la maison c'est la maison et pas plus ? La colline, une colline et pas plus ?
    Je te croyais pas si couillon. (...)

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