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dimanche 5 octobre 2014

LA VAGUE & L'ESCALIER (2)


      La modification de la bannière de mon blog est l'occasion de revenir sur le symbolisme de la vague et de l'escalier, représentation du Ciel et de la Terre en leur union. Je l'avais déjà évoqué en 2010, dans le contexte de la culture Tiwanaku et des travaux de Posnansky. Nous le retrouvons ici sur une splendide céramique de la culture mochica où trois éléments seulement suffisent à l'artiste, pour provoquer un foisonnement de sens et suggérer un riche symbolisme, chargé d'opérativité et de sagesse. 

      Les plus imaginatifs y verront le souvenir du terrifiant fracas des vagues qui engloutirent une cité rendue célèbre par Platon. Mais au niveau ethnographique le plus primaire, l'archéologue péruvien Federico Kauffmann Doig reconnaît en cet escalier l'évocation des terrasses agricoles marquant le paysage andin. Il s'agit donc d'une désignation probable de la Terre-Mère, désormais connue sous le nom de Pachamama. La vague symboliserait quant à elle l'eau nécessaire aux cultures et nous aurions donc affaire ici à une représentation du cycle agricole et de la fertilité, une mise en scène du dieu de l'eau fécondant la déesse terre. Mais cette interprétation, bien qu'intéressante,  reste à courte vue de trop se limiter à la lecture naturaliste.

      Au-delà de ce premier niveau d'interprétation, la vague et l'escalier nous permettent d'entrer de plain pied dans la structure profonde de la cosmovision andine qui repose sur la notion de parité. Cette parité n'exprime pas un dualisme absolu mais une relationalité, ce qui évite d'entrer dans des catégories conceptuelles telles que l'être, la substance, l'un, autant de mots-virus qui envahissent désormais les discours spirituels occidentaux, même dans des contextes où ils sont totalement inappropriés et donc, contaminants. La parité est une constante propre aux spiritualités extrême-orientales (ex : le taoïsme), aux cultures du Pacifique (ex : les maori) et à l'Amérique du Sud et Centrale, à quelques exceptions près (ex : les M'bya guarani). On y représente "l'unité" comme acte - et non comme essence - par une relation de dualités, afin de ne pas en faire une substance, un quelque chose, un sujet. Tout n'est qu'acte, relationalité en acte. Qui ou quoi que l'on soit, on ne l'est pas, on le devient à chaque instant. Nous sommes ici plus proches d'Héraclite que de Parménide, en phase avec le tchan plutôt que le vedanta. L'illumination indienne n'est dès lors pas une stase mais un dynamisme, une fluidité actualisée d'instant en instant, un mouvement échappant à la saisie vulgaire. Mais l'on peut trouver, au sein même des monothéismes, de rares exemples de ce soin à ne pas réduire les choses à l'un, ni au deux, ni à aucun arrêt conceptuel de ce genre. Ainsi chez Kabir :

Ô pandit, tes idées sont toutes fausses. 
Les dix philosophes tentent de Le démontrer : 
Selon leurs conceptions, ils Lui ont donné un nom ! 
Suis-je donc le seul Fou en ce monde ? 
Prétendre qu'Il est un n'est pas la vérité. 
Mais dire qu'Il est deux est une offense.
      Dans les Andes, l'amitié, la fraternité est très importante. Elle est aussi vitale à l'équilibre sociétal que le mariage. Tous les ans en septembre, il y a une fête de l'amitié. Les andins ont une manière très particulière d'envisager toute chose en termes de relations. Ainsi, deux éléments semblables ont entre eux une relation qualifiée de masintin. Le terme désigne en quechua un rapport de fraternité, d'identité, de solidarité, d'analogie. C'est par exemple le cas de deux frères ou de deux amis du même sexe. Ils sont dans un rapport d'identité, ce qui implique des devoirs et des droits particuliers, ainsi qu'une réciprocité ou ayni, propre à ce genre de relation fraternelle. Le terme quechua masi est d'ailleurs un marqueur d'équivalence : amautamasi, "un maître comme moi", autrement dit "mon équivalent" ; kallpayoqmasi, "quelqu'un qui est d'une force égale à la mienne", etc. 

      Au type de rapport masintin répond un autre genre de relation qui est qualifiée de yanantin. Il s'agit de la relation qu'ont entre eux les opposés complémentaires plutôt que les semblables. C'est par exemple le cas du "haut", hanan et du "bas", hurin, de l'"homme" qhari et de la "femme" warmi, de la "droite" phaña et de la "gauche" lloq'e. Le terme yanantin vient de la racine quechua yana signifiant "noir". Il évoque la féminité qui est noire, par opposition à la masculinité qui est blanche, un peu comme le rapport entre le yin et le yang dans la sagesse chinoise. On peut dire d'ailleurs que masintin et yanantin sont eux-mêmes dans un rapport yanantin ; l'un est blanc et l'autre noir, puisqu'il s'agit de deux modes de relation différents et complémentaires, tous deux indispensables, l'un destiné aux semblables et l'autre, aux opposés qui se complètent.

      Dans le terme quechua yanantin, notons qu'à la racine yana est ajouté le suffixe ntin, marqueur verbal qui signifie exactement un pluriel agissant face au monde comme un singulier et présentant un comportement unitaire. Ce suffixe très éloquent est également présent dans le rapport d'identité ou masi-ntin.

      Comme l'a fort bien remarqué le philosophe andin Javier Lajo, il existe une forte ressemblance entre le Taijitu chinois et le symbole de la vague et de l'escalier. Il s'agit dans les deux cas de symbolisations d'une relation entre opposés complémentaires. C'est la raison pour laquelle la figure de la vague et de l'escalier porte en quechua le nom de yanantinkuy. Le terme tinkuy renforce le sens de yanantin, puisqu'il évoque en quechua une "rencontre". La forme même de la vague et de l'escalier se prête volontiers à cette "rencontre" des complémentaires antagoniques.
      Bien entendu, il serait erroné d'assimiler totalement le yanantinkuy andin au Taijitu chinois, car chacun de ces symboles est contextualisé par la culture qui le voit naître. Ainsi, si le féminin est dans les deux cas assimilé à la couleur noire, on peut néanmoins noter que pour les chinois, il correspond à une qualité froide, tandis que pour le monde andin, le féminin est chaud. Cette différence est due au contexte de la géographie sacrée andine. Celle-ci repose, là encore, sur une dualité entre le haut et le bas, Hanan et Hurin, qui correspond très exactement aux secteurs andins et amazoniens. L'Amazonie est un monde utérin, obscur, humide, chaud et féminin, tandis que les Andes constituent un milieu lumineux, sec, froid et masculin. Les deux ont toujours été au contact l'un de l'autre, comme le démontre la découverte d'artefacts amazoniens sur le site de Tiwanaku. Certaines cultures pratiquant le voyage initiatique itinérant comme les kallawaya, vivaient entre ces deux mondes et servaient d'intermédiaires, voire d'étapes, sur le parcours reliant les deux secteurs.

      Des notions telles que yanantin et masintin sont extrêmement importantes à l'heure de comprendre l'organisation sociale et spirituelle des peuples andins. Mais elles sont aussi déterminantes lorsqu'il s'agit d'entrer en relation avec le monde surnaturel et ses forces sacrées. Il existe chez les quechua un équivalent du principe chacha-warmi des aymara. Les quechua ont coutume de dire : Tukuy ima qhari-warmi, "tout est mâle-femelle". Autrement dit : tout est sexué. Certaines pierres sont féminines, d'autres masculines. Les lieux, les plantes, les sources, les arbres, les phénomènes atmosphériques ont un sexe et entrent donc dans un rapport d'énergie yanantin ou masintin, d'opposé complémentaire ou de semblable, selon le sexe signant les choses. 

      Ceci signifie qu'un spécialiste cérémoniel andin ne s'adresse pas exactement de la même façon à la Pachamama, selon qu'il est une femme ou un homme. De même pour les esprits des montagnes ou Apus, qui sont autant de partenaires masculins de la Terre-Mère. On s'adresse donc à eux sous un mode masintin ou yanantin, en fonction du sexe du célébrant. Il s'agit moins d'une norme que d'une attitude intuitive et naturelle. Yanantin et masintin sont par conséquent des types différenciés de relations aux forces spirituelles. Chacun de ces rapports à des effets également distincts, tant au plan social que cérémoniel, thérapeutique qu'initiatique. 

      Les relations cérémonielles entre les Apus, la Pachamama, le et la cérémonialiste, peuvent être comprises à partir du modèle simple d'une famille de quatre membres : père, mère, fils, fille. Autrement dit, masintin et yanantin sont quadraturés selon un schéma tawantin (tawa signifie "quatre" et rappelons que l'Empire Inca porte le nom de Tawantinsuyu, la terre tétralogique ou terre du Tawantin). Bien entendu, cette modélisation est le schéma le plus réduit de ces relations, car il ne rend pas compte de la totalité des relations possibles, au nombre de huit : époux-épouse, père-fils, mère-fille, père-fille, mère-fils, frère-frère, sœur-sœur, frère-sœur. Il ne tient pas compte non plus des relations propres à la famille étendue (oncle, tante, parrain, marraine), ni des sauts générationnels (grand-père, grand-mère). Néanmoins, chacun de ces éléments manquants peut-être reconstitué à partir du modèle tawantin qui en révèle la logique interne, une tétralogique. Sur cette base tétralogique du modèle familial, le rapport de l'homme ou de la femme-médecine avec les forces spirituelles de la Nature devient intelligible et prend l'aspect d'une "famille cosmique". 

      Notons que dans les Andes traditionnelles, le rapport maître-disciple vise à faire un semblable. Il s'agit donc d'un rapport masintin, les contenus sapientiaux allant de l'homme vers l'homme et de la femme vers la femme, chacun selon les modalités de son sexe.
Yanantin et masintin : le modèle tawantin d'une "famille cosmique".
      Contrairement à l'Occident moderne où la mixité est constante, les andins ménagent des espaces et des temps où chaque sexe peut se retrouver entre semblables. Les cercles d'hommes ou les cercles de la Lune mis en place au sein du néo-chamanisme occidental sont, en ce sens, une expression de ce manque, l'intuition d'une nécessité de la fraternité et de la sororité, comme éléments fondamentaux de l'initiation. Témoignages résiduels de cette aspiration, certaines organisations initiatiques d'Occident conservent encore le principe de non mixité, bien que celui-ci soit contesté par la mentalité moderne. Le rôle des sexes dans les Andes est d'ailleurs plus clairement établi qu'en Occident et les méthodes thérapeutiques et initiatiques andines reflètent de façon précise cette cosmovision. Tous deux nécessaires, yanantin et masintin induisent deux modes d'accès très différents à l'énergie subtile et imaginale. 

      On devine donc, en arrière plan de cet exposé, toutes sortes d'applications relatives à l'énergie vitale et au sens large, érotique. Je parle ici de pratiques millénaires et non de reconstructions modernes, symptômes plutôt navrants de la déconfiture spirituelle occidentale. Adeptes peu scrupuleux du néo-colonialisme spirituel, certains mouvements new age ne se sont pas gênés pour extrapoler les concepts de yanantin et de masintin dans un contexte qui leur est totalement étranger, celui du reiki. Faussement attribué au peuple q'ero et assimilé, on ne sait trop comment, à du chamanisme, celui-ci est renommé, pour l'occasion, par le barbarisme absurde de munay ki...

      Mais avant de revenir à notre céramique mochica, j'aimerais évoquer ici un argument que l'on entend souvent à propos de la parité dans les Andes, argument qui tend à en relativiser l'importance afin de pouvoir la ramener à une notion plus proche de ce que l'on connaît, de ce que l'on voudrait être une "Tradition primordiale" ou universelle, une notion de l'un. C'est un réflexe très fréquent que de vouloir chapeauter toute expression duelle par un concept unitaire formel, qui les reprend dans un ordre substantialisé, que l'on pense supérieur. Néanmoins, c'est ainsi que l'on déforme et même, que l'on colonise une tradition, lui ôtant son génie. Le culte solaire, ainsi que la figure même de l'Inca, le Sapa Inca, autrement dit "l'Unique Inca", ont pu ainsi servir à montrer comment les Andes s'inscrivaient parfaitement dans le cadre d'une vision traditionnelle absolument unitaire - voire moniste - où la parité se trouvait être relativisée au profit du un, et comme couronnée par lui. Or, il n'en est rien, et le statut de l'Inca est même un argument supplémentaire en faveur de la vision paritaire qu'avaient les andins.

      Il existe de nombreuses contradictions chez les chroniqueurs espagnols quant au lignage des Incas. Dès 1894, un chercheur tel que Eduard G. Seler en a trouvé le début d'explication, suggérant que la monarchie Inca était double et appartenait à une même famille appelée Khapak Ayllu. L'exercice du pouvoir s'effectuait par conséquent selon une division paritaire entre le "haut" Hanan et le "bas" Hurin, de la cité de Cusco. De nos jours encore, toutes les "communautés" andines, tous les ayllus sont organisés géographiquement en une partie "haute" et une partie "basse". C'est dire l'importance de cette partition Hanan/Hurin. Soixante dix ans après E. G. Seler, Tom R. Zuidema a prolongé ce travail de recherche pour montrer qu'en réalité, l'Empire Inca était fondé sur une dyarchie asymétrique implicite. C'est enfin Pierre Duviols en 1979, puis Izabel Yaya en 2013, qui ont avancé une chronologie reconstituée de cette dyarchie où la parité entre le haut et le bas, Hanan et Hurin, se trouvait de nouveau mise en avant. Loin d'infirmer l'importance de la parité dans les Andes, l'institution dyarchique des Incas semble donc au contraire la confirmer plus que jamais.

      En forme de conclusion, revenons à notre céramique mochica. Le personnage qui s'y trouve représenté est dans une attitude de révérence. Mains levées, il honore ce que représente l'ensemble vague-escalier, preuve qu'il s'agit bien-là d'une signature sacrée et non, comme l'affirmait Seler, d'un motif décoratif sans signification particulière. Les deux éléments de cette signature ne sont pas séparés et irréductibles, ils ne marquent pas une diastase, un fossé entre ciel et terre, informe et forme, mort et vie, liquide et solide, courbe et droite, esprit et matière, chaos et cosmos, nature et culture, forme sauvage et forme géométrique, domaine implicite et domaine explicite... Au contraire, il s'agit bien d'un ensemble par les épousailles duquel tout fonctionne à merveille. 

      J'avance la proposition que ce personnage n'est pas un orant ordinaire mais une sorte de prêtre ou de chamane, dont le pouvoir spirituel est pleinement éveillé. En effet, il porte autour de la taille une ceinture en forme de serpent. C'est un symbole que nous avons déjà observé dans le contexte de la culture Chavín. Les divinités et les prêtres représentés à Chavín de Huántar portent le même genre de ceinture ophidienne. On la retrouve aussi dans la culture Mapuche, qui nomme cette ceinture trarüwe et en fait un symbole théomorphique des Voyants.
Sur cette pièce, la vague apparaît sous forme de spirales
BIBLIOGRAPHIE 

- Arthur Posnansky, Tiahuanaco, cuna del hombre americano, édition bilingue anglais-espagnol, éd. Bosco, pour le compte du Ministère de l'Education, La Paz, 1952.
- Daisy Nuñez del Prado Béjar, "Yanantin y Masintin: la cosmovision andina" in Revista Yachay, vol.1, p. 130-136, 2008.
- Federico Kaufmann Doig, Historia del Perú antiguo, una nueva perspectiva, éd. Kompaktos, Lima, 1990.
- Izabel Yaya, "Hanan y Hurin, historia de un sistema estructural inca" in Bulletin de l'institut français d'études andines n°42, p.173-202, 2013.
- Javier Lajo, Qhapaq ñan, la ruta inca de la sabiduría, éd. Abya Yala, Quito, 2006.
- Pierre Duviols, "La dinastía de los incas: ¿monarquía o diarquía?" in Journal de la Société des Américanistes, LXVI, p. 76-83, 1979.
Mitla, Mexique.

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