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jeudi 15 septembre 2016

LA MONTAGNE SACRÉE

Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres !
Gérard de Nerval

    Écrite par un anonyme, la plus ancienne pièce du théâtre colonial bolivien est un dialogue entre deux montagnes qui met en scène l'autorité du Seigneur Akhamani et celle du Seigneur Tuana. C'est dire combien l'idée de montagnes qui parlent est ancrée dans l'esprit andin, même chez ceux qui vont au théâtre ou à l'église. Inévitable, la majesté des Andes impose sa force, son écrasante présence. J'ai à l'esprit les vers de Franz Tamayo dédiés au Seigneur Illimani qui domine La Paz :

Y fue el eterno monte
Sacrosanto y terrible,
Con sus riscos soberbios
Como erectos orgullos,
Con sus lóbregos cóncavos
Sonoros como cajas
De liras colosales !
Y el viento en las aristas,
El eco en las cavernas
Y aquel terror divino 
Que habita en la montaña 
Cantaban más allá !

    Dans sa Montagne du condor, Joseph Bastien montre comment la communauté kallawaya de Kaa'ta organise sa géographie sacrée suivant la métaphore du corps-montagne ou de la montagne humaine.
 
    Ainsi, la montagne a un cœur, des pieds, une tête et plus encore une nature d'ancêtre divinisé en laquelle l'homme est repris, retrouve son échelle comme partie et fonction du corps cosmique. Les offrandes diffèrent selon les niveaux écologiques, nourrissant des lieux sacrés qui sont autant d'organes de la montagne cosmique.

  Toutefois, Bastien file la métaphore trop loin en présentant sa découverte comme un trait spécifiquement kallawaya alors qu'il s'agit d'un marquage métaphysique pan-andin que le catholicisme n'a jamais pu vraiment effacer et aura même parfois véhiculé. Je songe notamment aux représentations de la Vierge de Potosi où apparaît cette conception du corps-montagne. 

    C'est la limite du structuralisme de Bastien remarque van Kessel. On ne peut pas subordonner la totalité de la culture kallawaya au seul schéma de lecture proposé, surtout si l'on sait qu'il s'agit d'un travail académique dont l'auteur n'a assisté en tout et pour tout qu'à un seul rituel kallawaya.

    La méthodologie de Bastien n'a rien de comparable avec la production de terrain indépassable de Ina Rösing qui donne la parole aux indiens eux-mêmes et s'appuie sur des centaines de cérémonies documentées et enregistrées avec patience, pour avancer pas à pas, une hypothèse après l'autre, dans sa recherche transculturelle sur les thérapies symboliques.

    Vous allez trouver que ce billet est trop court mais je voulais juste introduire ici Tata Akhamani et la notion pas seulement symbolique de montagne consciente nommée Apu, montagne avec laquelle a lieu un dialogue cérémoniel et organique continu chez les kallawaya ses fils.

    Van Kessel a donc raison de souligner le caractère à la fois théologique et métaphysique du secret des kallawaya. Cela n'a rien de bien nouveau d'ailleurs, car on le sait depuis Eliade : le secret commun autour duquel se rassemble une société traditionnelle de ce type est avant tout d'ordre métaphysique et non - comme le croyait Otero - d'opérativités magiques réservées ou de recettes phytothérapeutiques confidentielles, sans présumer de l'excellence de celles-ci bien sûr. 

    Tata Akhamani est donc la montagne-sujet, le Achachila, le Machula (aymara) ou Apu (quechua) fabuleusement éclairé. Il est le seigneur, la montagne consciente et normative des kallawaya, le plus haut sommet de la cordillère d'Apolobamba. 

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