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LA CHUTE

  Confronté à la décadence de son époque, Austin Osman Spare (AOS), dans sa droiture, cessa complètement de publier. Peu après la parution de son incendiaire Anathème de Zos ou le Sermon aux Hypocrites en 1924, il se retira également du marché de l'Art et de ses valeurs bourgeoises pour ne plus vendre qu'à des petites gens, à des prix souvent dérisoires. Mais il n'en continua pas moins de consigner ses idées par écrit jusqu'à sa mort en 1956.

  Comment Spare vécut-il ce retrait du monde, alors qu'il était au sommet de sa gloire et que l'on achetait ses œuvres comme autrefois des indulgences papales, les considérant comme des talismans spirituels ? Probablement dans l'indifférence quant aux pertes et aux gains, puisqu'il ne s'en plaignit jamais. Tel Diogène dans son tonneau, satisfait d'un plat de lentilles lui épargnant - condition nécessaire pour prendre part au banquet des puissants – de fastidieuses génuflexions, Spare était hostile à toute flagornerie et à tout suivisme. Insensible aux honneurs et au pouvoir de l'argent - qualité rare en ces jours où commande la caste des commerçants - le plus discret des maîtres de la 'pensée magique' au XXème siècle n'en fut pas moins le plus éthique de ceux-ci.

  Sa vie contient une leçon importante relevée par bien peu, tant il est vrai que la pompe occultiste n'a guère changé depuis : la reconnaissance n'est pas le but d'un adepte. Je ne crois pas qu'il faille retenir autre chose de l'influence qu'exerça Aleister Crowley sur notre homme, que cette radicalisation extrême et déterminée d'AOS quant aux maîtres auto-proclamés de l'art autant que de l'occulte (1) ; ce qui inclut bien entendu ceux qui prétendent ne pas en être dans le seul but d'être courus comme tels. Qu'on s'éloigne d'un cheveu du Kia et tout le système sombre dans la décadence et la fausseté.

  Ceux qui verraient en la misère finale de Spare, pourtant assumée, les signes d'un échec magique cuisant, se tromperaient lourdement. Ils devraient être rangés parmi les cibles encostardées – ou cordonnées - de son Anathème, tant les critères initiatiques qu'ils adoptent ne font honneur qu'aux seules valeurs clinquantes du regard social. Mise en abîme montrant que tout, chez notre auteur, fonctionne réellement comme le Sigil - de sa carrière artistique à sa métaphysique - et que n'est pas un maître qui le dit et cherche des disciples, le retrait de Spare ne fut en aucun cas subi, mais orchestré et décidé par lui. L'œuvre, à ce sujet, est sans ambiguïté. On peut y reconnaître l'imitation d'un de ses grands modèles métaphysiques que fut l'obscur Lao Tseu. À peine terminé de rédiger l'extraordinaire Tao-Tê-King, Lao Tseu disparut en effet, sans que l'on sût jamais ce qu'il devint.

  Si je parle aujourd'hui de notre homme pour introduire un billet qui, en fait, ne lui est pas consacré, c'est qu'il n'est pas étranger du tout à mon sujet, qui tourne autour de la Tradition Primordiale, de l'Âge d'Or, des « primitifs » et de la Chute vertigineuse qui fut la nôtre.

  Spare est un décliniste qui ne croit pas à la modernité. Selon lui, toute création ne peut être réalisée qu'en plongeant vers l'arrière et l'antériorité des choses, une antériorité qui n'est d'ailleurs pas nécessairement temporelle, mais avant tout principielle. Dans tous les cas, cette plénitude antérieure échappe nécessairement à l'auto-conscience. À peine se rend-on compte qu'on y baigne qu'elle s'évanouit. Tel est le Kia insaisissable, le Paradis Perdu dont tout désir d'objets n'est que la nostalgie masquée et compensatrice. Spare définit le Kia négativement, à la manière de Bodhidharma (2). En termes techniques, il s'agit d'une « gnose anoïque » qui nous ramène à l'immanence et l'immédiat. Accessoirement, au niveau de la pratique sorcière, AOS qualifie dans ses derniers écrits le processus qui en rapproche de "Résurgence Atavique", ce qui rappelle fortement Platon. Il appelle la faculté de se souvenir de cette antériorité perdue ‘Nostalgie Atavique’ - littéralement 'le regret ou nostalgie du lignage (ascendance)'. C'est le domaine ancestral et instinctif des chamanes, mais c'est aussi celui des sages. Ce ne sont pas deux mondes différents mais bien plutôt le même monde, décrit en termes distincts, dès lors que le chamanisme s'approfondit en meta-chamanisme, qui est la seule Tradition Primordiale possible, ou en tous cas la plus vraisemblable.

  Nulle forme nouvelle ne peut naître sans replonger auparavant dans les formes passées. De même, dans le temps cyclique, l'Âge d'Or qui est devant ne peut être rappelé et manifesté qu'en évoquant et actualisant l'Âge d'Or passé. Ainsi que nous l'explique Gavin Semple, l'un des actuels exégètes de Spare : « … Une mutation est un moment capital de changement à l’intérieur des espèces, lesquelles, quand elles sont victorieuses, explorent une forme antérieure pour aller au-delà de cette forme, dictant de la sorte quel sera le stade suivant de l’évolution : " Cette nouvelle forme vient du passé..." écrit clairement AOS. Fidèle à la sagesse éloquente de la Nature, la Résurgence Atavique de Spare envisage ce processus de façon créative : "L’inspiration est une mutation mineure évoquée par la nostalgie passionnée de notre héritage." »

  Idéalement, l'art lui-même, « religion vitale », ne se nourrit que de ce processus remontant à la source, s'en remettant toujours à une plénitude antérieure à l'auto-conscience. Dans un écrit de 1916 consacré au Dessin Automatique (3), Spare précise ce processus de création, en parfait accord avec le Kia : « La non-conscience est une condition essentielle à la création ». « Toute inspiration est le produit de l'involution et non de l'invention ». Ici bien sûr, involution ne signifie pas que l'on dégénère mais que l'on retourne à une antériorité principielle, geste fondamental du kiaïste.

  Austin Osman Spare déduit tout cela de sa méditation et de l'observation attentive de la phénoménologie de la conscience. Il est urgent ici de bien distinguer le Kia subconscient de Spare de l'inconscient collectif junguien, ou de l'inconscient individuel de Freud. Le Kia est une sagesse systémique où tout fonctionne remarquablement. C'est une plénitude antérieure à la conscience et non une poubelle de celle-ci, où s'amoncelleraient des résidus. Kia engendre l'auto-conscience mais l'auto-conscience n'engendre pas le Kia, sinon négativement, par sa mise en abîme et son oubli, pour ne laisser au Kia que la chair vive du Zos, devenue pure corporalité libre de croyances. On pourrait penser que le terme de sur-conscience ou de supra-conscience conviendrait mieux à sa désignation, mais ce serait encourir le risque de la Chute dans la surévaluation d'être où nous sommes ; bien qu'au fond, remarquait Spare, « je n'ai jamais vu d'homme qui ne soit déjà Dieu ».

  En quoi tout ceci est-il en rapport avec l'Âge d'Or ? Simplement, la notion d'Âge d'Or est à l'ensemble de l'humanité ce qu'est la plénitude antérieure pour chacun de nous, dans l'ordre principiel. C'est ce que nous allons voir maintenant en interrogeant la source métaphysique préférée de notre auteur, le taoïsme. L'admiration de Spare pour le taoïsme est telle qu'il paraphrase souvent Tchuang-Tseu et Lao-Tseu à l'heure de nous parler du Kia, notamment dans son Livre du Plaisir : « Le Kia qui peut être exprimé par des idées concevables n'est pas le Kia éternel qui consume toute croyance », « moins on en dit de lui, moins obscur il est ». Effectivement donc, le Kia n'est autre que le Tao. Défini comme « Je atmosphérique » partout présent et sans localité, il ne s'agit toutefois pas de quelqu'un ou d'une entité ; c'est, à l'instar du Dharma, la force d'une sagesse systémique accomplissant tout à la perfection et libre du constant retour sur soi.

  C'est ainsi que Radhakrishnan décrit le sage comme lieu d'un automatisme mystérieux plutôt que d'un effort crispé, qui ne peut l'imiter : « Le sage ne peut mal faire. Tant que l'on n'a pas gagné la vie spirituelle, la loi morale semble être un dictât externe auquel l'homme doit obéir avec effort et douleur. Mais lorsque l'on obtient la lumière, elle devient vie interne de l'esprit qui travaille inconsciemment et spontanément. L'action du sage est de s'abandonner de manière absolue à la spontanéité de l'esprit et non l'obéissance non désirée à des lois imposées de l'extérieur. Dès lors s'exprime le libre flux d'un esprit dépourvu d'égoïsme qui ne calcule ni gains ni pertes » (4). Austin Osman Spare, tout sorcier qu'on le croit, n'en est pas moins mystique. Et c'est pourquoi il ne dit finalement pas autre chose : « Revenir au point où cesse toute connaissance, où la loi parvient à sa propre spontanéité, où elle est liberté » (Le Centre de la Vie).

  Ceci est ce que le taoïsme appelle wei-wu-wei ou « action de la non-action ». J'en ai déjà expliqué le fonds métaphysique dans la deuxième partie de Magie Inconnue (5) et c'est pourquoi je n'y reviendrai pas ici. Disons tout simplement qu'au plan phénoménologique qu'est la 'Vertu' () du Tao, il s'agit d'une conduite spontanée libre d'analyse et accomplissant tout à la perfection, sans l'interférence qui caractérise le retour sur soi, facteur de maladresse. On connait la parabole, souvent citée dans le taoïsme, du mille-pattes auquel on demande un jour comment il s'y prend pour ne pas se faire de nœuds en marchant. La question suffit à l'embrouiller complètement et le faire trébucher. Telle est finalement la Chute qui nous expulse du Paradis Premier, notre antérieure plénitude inconsciente. Dans sa Métaphysique de la Morale, Kant évoque cette même problématique de la parfaite spontanéité, laquelle conduit à l'insécable identité de la volonté et de la loi : « Il n'est aucun impératif pour la volonté Divine, ou en général, pour la volonté sainte ; le 'je devrais' est hors de propos, car la volonté est déjà ici, d'elle-même, à l'unisson avec la loi». Dit plus clairement encore, il n'est plus question ici d'une volonté individuelle ; à travers nous se manifeste un flux spontané d'action libre d'intentionnalité et de préméditation qui accomplit tout ce qui doit être accompli et qui bénéficie réellement aux êtres, puisqu'il s'agit de la sagesse systémique elle-même. Ce n'est que lorsqu'est perdue cette spontanéité magnifique et que l'on est possédé par l'égoïsme que la loi morale apparaît, en même temps que la volonté consciente de surface, laquelle n'est, généralement, que volonté d'objets. « Viser à une fin, c'est être impropre à gagner l'univers. » (Tao-Tê-King)

  Exactement comme le fait René Guénon, le taoïsme décrit l'histoire spirituelle, sociale et culturelle des hommes, en termes dégénératifs, partant de cette plénitude antérieure. Dans la mesure où la soi-disant évolution de notre espèce nous conduit au bord de la destruction écologique, l'absence de sagesse systémique dans la conduite humaine est un fait avéré qui démontre par l'absurde qu'aucun progrès réel n'a lieu quant à ce que nous sommes et aux agissements qui sont les nôtres. Plus l'ego veut bien faire, plus augmente le mal. Si évolution il y a, elle n'est que d'ordre quantitatif et non qualitatif. En termes dualistes : s'il y a plus de bien, c'est qu'il y a plus de mal aussi. Ce processus trompeur d'éloignement au regard du principe peut être tel que tout s'en trouve inversé. C'est ainsi que certaines « fausses » valeurs viennent à dominer, que nous tenons pour « vraies », alors quelles sont l'exact opposé. Une fois que celles-ci sont bien assises, ce que nous appelons le bien se met à produire le mal, tandis que la recherche du bonheur génère l'insatisfaction, la poursuite du confort l'incommodité et la santé la maladie. Telle est la malédiction du désir conscient nous dit Spare : il ne peut être satisfait et il dégrade tout. C'est la fameuse loi des effets inverses propre aux productions fragmentées où, à force de se couvrir de plus en plus en hiver pour se protéger, on finit par être davantage sensible au froid et par tomber malade. Nos tentatives pour détruire le coté « négatif » de la vie produisent un enfer et nous conduisent au bord de l'extinction. À mesure que les « fausses » valeurs remplacent les « véritables », nous nous enfonçons de plus en plus dans le Kali-Yuga. Le Tao-Tê-King résume l'affaire avec économie de mots : « Quand fut perdu le Tao, il resta la vertu ; quand fut perdue la vertu, il resta la bonté ; quand fut perdue la bonté il resta la justice ; quand fut perdue la justice, il resta le rite ». Que ce soit au travers de l'éloignement du Kia ou de son rapprochement, c'est toujours la même loi du Sigil et ses mises en abîme qui sont à l'œuvre. Mais nous en comprenons si peu l'action - pourtant merveilleuse - que nous finissons par nous empêtrer dans ce dont nous voulions nous libérer.

  Ce que nous dit le Tao-Tê-King dans ce passage, c'est que toute 'valeur' n'apparaît jamais que comme conséquence d'une perte cruciale. Pour qui a une bonne vue, la vision n'est pas une valeur. En revanche, la vue est une valeur pour celui qui l'a perdue. Celui qui a une bonne vue ne peut la comprendre comme 'valeur' que lorsqu'il considère la possibilité de la perdre ou qu'il se compare à quelqu'un qui en est privé. Ainsi, c'est par une perte, réelle ou imaginaire, qu'apparaît la conscience de la 'valeur'. « Nul ne sait ce qu'il a jusqu'à l'avoir perdu » dit le dicton populaire. Tchuang-Tseu tente de nous le faire comprendre dans l'ordre particulier, au travers des gestes parfaits du potier :

  « Chou-Hi l'artisan, traçait avec ses mains des cercles plus parfaits qu'au compas. Ses doigts semblaient s'adapter si impeccablement à l'objet que Chou-Hi n'avait pas besoin d'y porter attention. Ses facultés mentales fonctionnaient ainsi globalement, n'extrayant aucun segment particulier de la réalité donnée. Elles étaient sans aucune inhibition. Ne pas avoir conscience des pieds signifie que l'on est à l'aise dans ses souliers. Ne pas avoir conscience du ventre indique que la ceinture n'est pas trop serrée. Celui dont l'intelligence n'est pas consciente démontre que son cœur [hsin : « cœur » ou « esprit »] est parfaitement à l'aise. Qui, œuvrant à l'aise, accomplit sans encombre, est inconscient de l'aise qu'il y a d'être à l'aise » (6).

« La Vertu Supérieure ne possède pas [sciemment] la Vertu et par là même la possède » (Tao-Tê-King). Voilà pourquoi, s'exclame Spare, « il n'est d'autre illusion que la conscience. […] En cet état qui n'est point, il n'est aucune conscience d'aucun ordre que vous êtes 'cela' [le Kia], lequel est superbe, hors de portée des définitions. […] D'où que 'cela' soit au-delà du temps, de la conscience ou de l'inconscience, de tout ou de rien ».
  Maintenant que nous avons évoqué la plénitude antérieure et plus ou moins cerné sa phénoménologie - à défaut d'en donner l'impossible définition - qu'en est-il de l'Âge d'Or proprement dit ? Quatre siècles avant notre ère, Tchuang-Tseu en fait une brève description :

  « À l'Âge de la Vertu Parfaite, tous étaient justes et droits et s'aimaient les uns les autres, sachant que la bienveillance est l'œuvre du Tao... [Ils] ne se rebellaient pas contre la nécessité ni ne tiraient fierté de ce qu'ils possédaient. Ainsi, ils pouvaient se tromper sans regret et s'ils connaissaient le succès, ne lui accordaient pas d'importance. […] Les hommes de l'Ère de Perfection n'étaient pas même conscients des choses. »

  De manière claire et concise, Tchuang-Tseu montre que les hommes primordiaux ne se retournaient pas sans cesse sur leur ego, vivaient leur vie plutôt qu'ils la pensaient et l'observaient, approfondissaient l'immanence au lieu de s'évader vers le supra-mondain. Ce n'est que lorsque les choses ont commencé à mal tourner ici-bas que les hommes se sont mis à rechercher ailleurs le Paradis, ou à en espérer une version post-mortem. Le mythe de l'Âge d'Or étant universel - ce qui plaide en sa faveur, tant du point de vue phylogénique qu'ontogénique - écoutons maintenant ce qu'en écrit Porphyre :

  « Toutes choses croissaient spontanément puisque les hommes de cette époque ne produisaient rien, n'ayant pas inventé l'agriculture ni aucun art. Leur vie était oisive, ils étaient libres d'occupations, de travail et même - si nous devons en croire l'avis d'éminents médecins – de maladies. [...] Les guerres non plus n'existaient pas, ni les conflits entre eux, car n'existait alors aucun objet d'une valeur telle qu'on se battît pour lui par ces moyens cruels » (7).

  À en croire Porphyre, tout ce que l'on entend par civilisation est postérieur à l'Âge d'Or. On comprend qu'il soit dans l'intérêt de l'Occident moderne et de sa psychologie darwiniste d'affirmer que la guerre est dans la nature du genre humain, de considérer l'idée même d'un Âge d'Or comme un simple romantisme. Cela assoit la supériorité fictive de la civilisation, sans que soit perçue l'ontogénie actuelle de l'Âge d'Or, dont je viens de traiter brièvement prenant appui sur Spare, auteur inattendu dans ce contexte. Je dis inattendu car en général, le thème de l'Âge d'Or est défendu soit par une cohorte de rêveurs New Age croyant fermement, contre toute évidence, que nous sommes entrés dans une période spirituellement faste où la nouvelle conscience coule à flots, soit par une élite de penseurs 'réactionnaires' réunis autour de l'œuvre de René Guénon et qui décrivent, non sans pertinence il est vrai, la décadence qui est la nôtre. Ce qui donne par ailleurs sur ce thème, depuis quelques temps, des rapprochements assez contre-nature entre les deux camps, notamment au travers d'un douteux complotisme politicien.

  Entre ces deux catégories figurent tous ceux qui croient au progrès et à l'évolution, estimant que l'idée même d'un Âge d'Or est le genre de grand récit dont on peut se passer, pour ne se contenter que de fragmentations et de relativismes. Selon eux, la technologie de toutes façons va nous sauver de l'écocide et jusqu'ici... tout va bien. Beaucoup se disent post-modernes (8), grande arnaque de ceux qui, il y a peu, cultivaient l'illusion que la machine allait libérer l'homme du travail, alors que depuis toujours il se passe très exactement le contraire. Voilà qui montre à quel point ils peuvent se tromper, et à l'heure des grandes urgences climatiques qui nous guettent, ce serait faire preuve d'une myopie coupable que de leur faire crédit.

  Un bref coup d'œil vers les « primitifs » nous informe qu'il s'agit en réalité de sociétés d'abondance où l'homme ne travaille que trois ou quatre heures par jours, avec plaisir de surcroît (9). La liberté et le luxe du temps appartiennent à leur monde, pas au nôtre, qui est totalement sous l'emprise du « toujours plus » et donc, dépourvu de sagesse systémique.

  Adam et Ève sont des chasseurs-cueilleurs qui ne découvrent la sanction du travail qu'au sortir de l'Éden : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Nous apprenons du mythe perse de la Chute qu'Yma le premier homme, vivait dans un lieu nommé pairadaeza ou 'paradis'. Sans fatigue, Yma n'avait qu'à cueillir et ramasser des fruits pour se nourrir. Les mythes grecs et romains nous parlent également de l'Âge d'Or où vivaient, « comme des dieux », les hommes d'une race dorée. 800 ans avant notre Ère, Hésiode mentionne le champ fertile qui « produisait spontanément d'abondants et excellents fruits », sans qu'on le cultivât. En Inde, le Vaya Purana décrit des premiers hommes dénués d'égoïsme et de convoitise, dotés de la sagesse naturelle et systémique dont j'ai parlé précédemment et peu enclins au matérialisme, à l'exercice de la domination et à la propriété privée ou collective. De toute évidence, il s'agissait de nomades car « ils parcouraient les montagnes et les mers et n'habitaient pas de maisons ». Le même texte ajoute : « chaque fois que les hommes désiraient quelque chose, ils le trouvaient jaillissant spontanément de la terre » (10).

  Chasseurs-cueilleurs à l'Âge de la Vertu Parfaite, les êtres suivaient la voie du ciel et non la voie des hommes. Ils étaient intégrés de façon spontanée au Tao, qui est l'harmonie naturelle et l'ordre de l'univers. Toutefois, cet ordre naturel fut troublé et l'homme, séparé de sa plénitude, commença à croire qu'il constituait une essence différente et intrinsèque, un ego. Un fragment d'Héraclite résume la racine de l'illusion où nous sommes tombés : « Bien que le Logos soit commun, les hommes vivent comme s'ils avaient une intelligence particulière » (11), sentiment de séparation qui, inévitablement, les coupe de la plénitude antérieure qu'ils rejettent hors d'eux-mêmes. Suite à l'Âge d'Or survint l'Âge d'Argent, puis l'Âge de Bronze et enfin, l'Âge de Fer où nous sommes. S'éloignant du Tao, les hommes devinrent chaque fois plus égoïstes et calculateurs. Ils perdirent leur spontanéité. Ainsi, une fois qu'ils commencèrent à suivre le chemin des hommes séparés, les chefs et les lois devinrent nécessaires pour contenir leur égoïsme et leur avidité. Le Vishnu Purana dresse d'ailleurs le tableau peu flatteur des hommes de l'Âge Sombre : « Ils investiront les trésors accumulés dans leurs résidences. L'esprit des hommes ne s’inquiétera que d'acquérir des richesses et les richesses seront gaspillées en gratifications égoïstes ». Notre portrait.

  Mais ceci n'est déjà plus exactement le point de vue exprimé par les traditionalistes guénoniens, bien que je ne fasse pourtant que citer les textes des traditions diverses où l'Âge d'Or est évoqué. J'en retiens toutefois certains détails passés inaperçus, par exemple le caractère réellement « primitif » et innocent des hommes de l'Ère de Perfection. On peut se demander si les auteurs antiques nous décrivant l'Âge d'Or n'étaient pas des rousseauistes avant l'heure, tant les descriptions produites nous font penser aux « bons sauvages ». Honnissant Rousseau, les guénoniens ont-ils remarqué que les textes qu'ils citent sur l'Âge d'Or sont souvent imprégnés de traits identiques à ceux qu'ils dénoncent chez le premier romantique de la modernité ?

  À ce jour, la lecture dégénérative de l'histoire humaine a été le fait de ces orientalistes hétérodoxes issus du courant traditionnel dont le maître à penser fut René Guénon. Jean Biès, qui en représente l'une des sensibilités chrétiennes, assure par exemple qu'à l'Âge de la Vertu Parfaite, la caste des brahmanes prévalait, alors qu'il serait plus juste et conforme aux textes et aux faits, de reconnaître que n'existait alors aucune caste sociale ni pouvoir doctrinaire d'aucune sorte. Bien entendu, l'affirmation d'Evola selon laquelle la caste guerrière des kshatriyas devrait tout dominer est encore plus éloignée du centre, puisque la guerre n'existait pas avant la Chute (12). Frithjof Schuon a quant à lui écrit une apologie de l'impérialisme où il appelle à restaurer une théocratie universelle, dans le style d'un califat islamique médiéval. Reflets de l'Âge d'Or ? La verticalité des rapports que nous présentent tous ces auteurs comme Tradition Primordiale, correspond en fait à ce que furent les premières civilisations de la Chute, apparues il y a 6000 ans, ainsi que leurs productions ultérieures. Nous sommes bien en aval de ce que disent les textes traditionnels et de ce que montrent les cultures non-déchues, de sorte qu'en comparaison de ces affirmations, d'autres auteurs semblent plus proches de la vérité « primitive », tout au moins quant à son apparence. On oublie par exemple que Kropotkine et Marx ont aussi produit leur lecture de l'Âge d'Or antérieur, parlant d'un « communisme primitif ». Or effectivement, le mode de vie aborigène ou amazonien est certainement plus proche de ce modèle égalitaire que de celui imaginé par les ésotéristes que j'ai nommés.

  Je ne crois pas utile de les citer tous, mais dans leur recherche de la Tradition Primordiale, les guénoniens semblent poursuivre quelque chose d'improbable en n'accordant de primordialité qu'aux seules traditions faisant état d'un dieu unique et supra-mondain, et condamnant toute cosmogonie qui s'écarte de l'hypothèse créationniste et substantialiste. D'après les statistiques de Lenski sur Les Sociétés Humaines, 4% seulement des cultures de chasseurs-cueilleurs entrent dans ces critères (13). La démarche même qui consiste à universaliser comme supra-culturel un point de vue particulier monothéiste, apparu lui aussi après la Chute, montre qu'il ne s'agit encore que d'un réflexe super-culturel prisonnier de sa forme et non de Tradition Primordiale véritable. Ceci aura de plus conduit à déformer certaines traditions étudiées (les incas, les sioux, les cultures du Pacifique, etc) pour les faire rentrer dans ce moule trop étroit.

  De toute manière, quel que soit le système socio-spirituel envisagé, celui-ci ne pourrait qu'échouer dans le cadre de la mentalité humaine de la Chute. Sans la sagesse systémique et spontanée du Kia, tout n'aboutit qu'à l'inversion du propos initial. Un communisme primitif ou une théocratie ne peuvent que mal tourner avec les hommes que nous sommes devenus.

  Prenons l'exemple de la démocratie, système politique dont il ne faut pas oublier qu'il porta jadis Hitler au pouvoir. René Guénon a fortement critiqué la démocratie comme expression de la mentalité moderne. Il y voit la manifestation la plus nette du règne de la quantité ainsi qu'une promotion sans précédent de la médiocrité, qui conduit à donner le pouvoir à des gens qui ressemblent à ceux qui votent pour eux, sans intelligence. Par conséquent, tous les défauts dont nous pourrions accuser la classe politique sont des tares dont la plupart des votants sont dotés. La critique de René Guénon est donc extraordinairement juste, mais en revanche, il part d'un a priori totalement inexact, à savoir que la démocratie n'est pas un système traditionnel et qu'il s'agit d'une anomalie.

  Conçue pour des hommes véritables, mais appliquée à un type humain dégradé et incomplet qui ne subit plus aucune épreuve initiatique sociétale, la démocratie, qu'on le veuille ou non, est le plus vieux système politique traditionnel au monde. Au-delà d'une certaine période bien antérieure à la nôtre, on ne trouve d'ailleurs plus aucune tombe particulière portant les signes distinctifs d'un roi.

  De plus, l'origine de la démocratie moderne n'est pas grecque et « civilisée », mais purement « primitive », puisqu'elle s'inspire directement des chasseurs-cueilleurs iroquois (14). Cependant, non seulement le fait de parler de « classe politique » démontre que la démocratie n'est pas réelle et qu'elle est confisquée, mais il y a plus grave encore : la mentalité de la Chute qui rend tout le dispositif inapproprié, puisque le cœur des hommes est déserté par la sagesse systémique, réduit aux seules appréciations fragmentées de l'ego.

  Les personnes qui se dédient à la politique sont donc, en majorité, celles qui désirent le plus augmenter leur pouvoir et leur privilège social égoïste. On pourrait objecter ici que l'ambition personnelle peut parfaitement servir l'intérêt collectif ; mais selon la perspective traditionnelle, les personnes poursuivant leur ambition propre sont justement celles qui ne devraient jamais atteindre le pouvoir. Dans les groupes de chasseurs-cueilleurs, les vaniteux qui veulent prendre l'ascendant sur les autres sont sévèrement moqués et ridiculisés, voire totalement ostracisés.

  Il existe des dispositifs particuliers pour empêcher ce genre de pression égotique, auto-promotionnelle et captatrice ; ce qui n'empêche nullement la dignité naturelle. Chez les kung par exemple, on mélange les flèches avant de partir à la chasse pour que personne ne se vante au retour d'avoir tué le gibier. Ceci n'interdit pas que soit célébré le bon chasseur, dès lors qu'il ne se met pas lui-même en avant. Son prestige n'en devient alors que plus naturel, puisqu'il n'est pas construit par la publicité de soi. C'est ainsi que ces groupes écartent systématiquement de la chefferie celui qui veut en prendre la direction sur sa propre initiative. Le chef politique est donc toujours désigné et choisi, sans que celui-ci présente de candidature ; cela serait complètement rédhibitoire car :

  « Qui se dresse sur la pointe des pieds est chancelant ; qui marche à pas glorieux couvre peu de distance ; qui fait parade de soi-même est sans éclat ; qui se donne raison n'est pas mis au pinacle ; qui vante ses talents passe pour sans mérite. Ce sont là pour la Voie des rebuts de mangeaille ou des enflures vaines. Tout un chacun en a dégoût et l'homme de la Voie s'en détourne. » (Tao-Tê-King)
  Mais revenons à la Chute proprement dite car il est temps d'introduire ici un autre invité inattendu : le climat. Il semble en effet que la Nature a joué un grand rôle dans la Chute passée. Or, nous voici de nouveau au seuil de bouleversements climatiques profonds et là encore, la Nature va avoir sa part dans le futur changement d'Ère, celui qui devrait succéder à l'effondrement complet du système civilisationnel actuel. Dans le mythe perse du Paradis, la Chute est provoquée par l'intervention d'un être malfaisant qui altère les conditions climatiques du lieu et provoque le départ des premiers hommes hors de leur paradis. On peut y voir le souvenir d'un événement qui s'est effectivement produit dans le passé lointain, mais c'est aussi l'annonce d'un bouleversement prochain, puisque visiblement, l'être malfaisant qui bouleverse le climat est de retour.

  C'est que, nous enseigne le passé, les changements climatiques ne sont pas que de simples signes des temps, indicateurs de l'état systémique désastreux de nos civilisations. Ce sont également des instruments du Ciel contribuant directement à la transformation de la psychologie humaine. Concrètement, le changement climatique actuellement en cours va affecter profondément l'esprit humain et agir sur lui bien au-delà de ce que nous imaginons. Mais dans quelle direction ?

  Si l'on en croit la thèse fort savante et argumentée de James DeMeo dans son Saharasia, reprise et très largement approfondie par Steve Taylor dans The Fall (15), les causes de notre condition psychologique fragmentée et souffrante actuelle remonteraient à une « explosion de l'ego » sans précédent, survenue à la suite d'un brusque changement climatique ayant eu lieu il y a environ 6000 ans. Qu'à la suite de cette transformation climatique apparaissent des civilisations constructrices de vaniteuses pyramides, toutes de verticalité, tendues vers l'ailleurs, afin d'éterniser l'individualité d'un souverain qui instrumentalise à cet effet une masse énorme de gens et de ressources, va dans le sens d'une explosion de l'ego comme clef de la Chute.

  Là où autrefois abondaient le gibier et les fruits, dans les actuelles zones désertiques d'Amérique centrale, sur la côte Pacifique de l'Amérique du Sud, mais surtout, dans cette large bande désertique partant du Sahara et qui rejoint, passant par le Moyen Orient, les vastes déserts asiatiques, eut lieu, il y a 6000 ans environ, un bouleversement climatique qui poussa l'homo sapiens – héroïque chasseur-cueilleur ayant survécu à plusieurs glaciations – à faire l'expérience d'une transformation psycho-sociale qui bouscula radicalement sa façon d'entrer en relation avec la Nature, avec ses semblables et avec la plénitude principielle immanente, dont sa lecture changea complètement.

  Ladite transformation apporta ce que nous appelons la civilisation, notamment avec l'invention de l'État. Mais ce processus d'adaptation à des conditions nouvelles d'existence ne réussit qu'à moitié, pour ne pas dire qu'il échoua complètement au fil du temps. Des vagues migratoires et des conquêtes s'organisèrent alors vers les terres plus propices d'Eurasie et remplacèrent les cultures néolithiques pacifiques et primordiales qui y vivaient, n'en laissant subsister que quelques îlots (par exemple la culture crétoise), peu à peu décimés. Le principal bouleversement provoqué par le changement climatique fut une hypertrophie pathologique du moi séparé qui, dans une large mesure, isola psychologiquement les individus et les opposa les uns aux autres, ainsi qu'à l'ensemble de l'environnement naturel – ce qui occasionna une forte inflation de la violence et de la volonté de domination. Cet événement survint dans un temps relativement court et provoqua l'éclosion d'une avalanche de traits caractéristiques, propres à l'homme actuel soi-disant civilisé.

  Les conclusions des travaux relatant ces événements entrent en syntonie avec une opinion sur laquelle insiste le théologien Raimon Panikkar et que beaucoup perçoivent comme scandaleuse : il est possible que l'Humanité se soit gravement trompée de route, pas seulement au cours des derniers siècles, initiant une révolution technologique et industrielle que la sensibilité écologique croissante juge sévèrement, mais depuis l'aube de la civilisation.

  Ceci implique que la Tradition Primordiale véritable se trouve bien en amont de ce qui, à ce jour, s'est proposé comme tel, mais n'est jamais qu'une expression de la mentalité de la Chute, tout juste moins altérée que l'actuelle, et donc chargée des mêmes erreurs fondamentales.

  Le pari pour la seule pensée – antisomatique et détachée de l'affectivité – a provoqué chez l'homme un fort déséquilibre qui a fini par éclabousser la nature terrestre entière. La question pertinente est par conséquent celle-ci : l'autonomisation de la pensée au regard du vivre et de la noosphère au regard de la biosphère, dont beaucoup se sentent fiers et que nous considérons comme la condition nécessaire de la philosophie et des sciences, est-ce un pas évolutif ou une déviation pathologique ? Étant devenu avant tout représentation, le monde de l'homme, produit de son activité pensante, s'est séparé chaque fois davantage du Monde comme réalité englobante, ou ce qui revient au même, de la Nature. En outre, ce même homme a tenté par tous les moyens que ce monde sien fait de représentation se transforme en « le monde », le seul monde possible, ou en un supra-monde superposé au monde, avec pour résultat le solipsiste et galopant enfermement du sujet humain, tant collectif qu'individuel.

  Souscrivant à l'air du temps, beaucoup d'ingénus pensent encore que des découvertes scientifiques et techniques futures vont bouleverser notre vision du monde et nous conduire vers un changement radical de paradigme plus heureux. Mais rien de bien nouveau ne vient jamais de ce secteur, sinon une dégradation mentale progressive.

  Or, Spare assure que « cette nouvelle forme vient du passé ». Ma conviction est identique, c'est-à-dire que je n'imagine pas que les projections vers le futur des sciences et des technologies vont nous aider à changer littéralement le cap dégénératif d'une fin annoncée. Ce qui peut nous bouleverser, voire même nous révolutionner est, je l'annonce, une découverte sur notre passé, reliée à l'actualisation de notre plénitude antérieure principielle. En ceci les guénoniens ont raison contre tous, de regarder en arrière, comme le font les aymara et les quechua. Mais pas assez loin, pas vers « la résurgence de l'atavisme primordial : la toute-puissante simplicité » dont Spare nous dit qu'elle est première et terminale. À la vue de certaines études que j'ai sous les yeux et suite à mes aventures hors des terres civilisées, je ne puis que conclure que de grands bouleversements dans notre compréhension du passé de l'humanité sont en gestation, bouleversements qui ne seront pas sans conséquences sur nos approches spirituelles et sociétales à venir.

  Au cours des derniers 6000 ans et il y a peut-être plus longtemps encore, nous autres êtres humains, avons souffert d'une sorte de psychose collective et dans ce sens, on peut dire que l'histoire consignée de l'humanité est, jusqu'à un certain point, l'histoire d'une folie. Mais le plus incroyable est que nous en sommes venus à considérer cette folie comme quelque chose de normal. Une fois que la folie prend ses quartiers et qu'elle affecte tous les hommes de manière égale, personne n'a plus conscience de ce qu'est une conduite saine et en accord avec l'ensemble systémique. Les pratiques les plus horribles et les plus détestables finissent par se convertir en traditions et sont considérées comme naturelles parce qu'elles ont un ou deux millénaires d'âge. Mais que sont ces millénaires au regard, par exemple, des cent vingt cinq mille ans de culture aborigène, dont les rites et la cosmovision sont toujours parmi nous ? (16)

 A l'inverse de la psychologie darwinienne, j'assure qu'il n'est pas naturel que les êtres humains se tuent les uns les autres. Il n'est pas naturel que les hommes dominent les femmes ou les femmes les hommes, ni qu'existent des castes et des classes dont certaines captent tous les droits, sans jamais se sentir de devoirs. Il n'est pas naturel que quelques individus accumulent des richesses et un pouvoir exorbitant au détriment de l'ensemble sociétal et de l'environnement. Il n'est pas naturel que nous poursuivions infatigablement le succès, la gloire et le pouvoir et qu'ayant obtenu richesse et statut social, nous ne nous sentions ni satisfaits ni comblés, restant toujours sur notre faim. Il n'est pas naturel qu'existent autant de névroses, de stress et de souffrances sociales. Il n'est pas naturel que nous passions nos journées à courir, n'ayant jamais le temps. Il n'est pas naturel que nous instrumentalisions nos rapports à la Terre-Mère et la détruisions. La guerre non plus n'est pas naturelle. Tout ceci n'est naturel que pour l'ego hypertrophié né il y a 6000 ans, pour la mentalité issue de la Chute, laquelle n'est pas la voie du ciel ni l'ordre de l'univers.

  Tous contre tous est-il le point atomisé où nous sommes rendus ? La psychologie « normale » et adaptative de l'être humain, telle qu'elle est devenue dans nos sociétés de compétition – avec ses conséquences désastreuses de tous types – est-elle la seule possible anthropologiquement parlant ? Et si, par une approche différente née du souvenir de notre plénitude antérieure, l'on pouvait débloquer une vitalité réprimée et réveiller d'autres ressources, quitte à nous rendre sauvagement bons ?

NOTES

(1) L'amitié entre Spare et Crowley fut intense mais ne dura que deux ans, les deux hommes ayant des tempéraments diamétralement opposés. La relation commença à se déliter lorsque Crowley se présenta à une exposition de Spare, se faisant annoncer comme « le vice-roi du ciel sur la terre ». Toute la vanité occultiste dont Spare avait horreur. Au sortir de cette relation, Spare se raidit fortement pour suivre son penchant naturel vers la voie solitaire. Cette confirmation dans sa propre voie, farouchement exprimée désormais, est probablement tout ce que doit l'artiste au flamboyant magicien. Prophète d'une religion nouvelle, Crowley était fort prosélyte. Certains passages du Livre de la Loi montrent d'ailleurs à quel point (III:39, III:47). En revanche, selon Spare, toute révélation a un caractère intime intransmissible. Il se moque, dans son Anathème de Zos, des admirateurs siens qui lui demandent de leur enseigner la religion. Dans Le Centre de la Vie, il se fait plus mordant, visant directement Crowley : « Le vice-roi du ciel dit : 'En mes disciples j'ai ma satisfaction'. Lassé, un homme demanda : 'Sur les sandales de la prostituée, n'est-il pas écrit : suis-moi ?' » L'influence de Crowley sur l'œuvre d'AOS est donc surévaluée. La candidature de Spare à l'ordre occultiste de Crowley – manie surfaite et épuisante des occultistes que ces 'ordres' - ne fut sans doute pour Spare qu'un geste complaisant, une dernière faiblesse plutôt qu'une démarche sérieuse correspondant à la nature de son orbite. Mais les deux compères partagent toutefois un point métaphysique commun, celui de l'inconscience sommitale et nocturne de la voie, qui certainement traduit la notion de Non-Être (fondamentale aussi chez Guénon, puisque l'initiatique commence réellement pour lui, là où finit la seule ontologie). On note d'ailleurs que dans ses exemplaires personnels des œuvres de Spare, Crowley relève systématiquement les passages concernant l'absence d'auto-conscience propre au Kia. Ainsi, là où Spare écrit dans son Centre de la Vie : « "Revenir au point où cesse toute connaissance, où la loi parvient à sa propre spontanéité, où elle est liberté", Crowley qui imagine encore avoir été le gourou de l'artiste, ne manque pas de noter dans la marge, sans parvenir à se défaire d'une condescendance caractéristique des occultistes : « magnifique !».

(2) «  La sagesse ne peut se connaître elle-même, elle est dénuée de connaissance. [...] On ne doit pas produire la pensée du grand Tao. A mon sens, l'esprit en tant que tel est inconnaissable, obscur et de surcroît inconscient [...] Celui dont l'esprit est exempt d'éveil et de connaissance, celui-là connait le Dharma ». En rapport avec ce thème, j'ai compilé de larges extraits du Damalun de Bodhidharma dans un PDF qui peut être consulté en cliquant ici.

(3) Toutes les citations de Austin Osman Spare sont soit extraites de la page de Magick-Instinct consacrée à l'auteur, soit traduites directement du livre Zos Speaks ! De K. et S. Grant (Fulgur, Londres, 1998) lorsqu'il s'agit d'œuvres posthumes. Si AOS avait déjà traité de l'automatisme dans son Livre du Plaisir en 1913, c'est au travers de cet essai intitulé Dessin automatique (1916) et écrit en collaboration avec Frederick Carter qu'il anticipe ce qui constituera la méthode privilégiée du surréalisme. Nombre d'exégètes de l'œuvre sparienne s'accordent à reconnaître en lui le vrai père du surréalisme, qu'André Breton n'inventera qu'en 1924, peut-être en le plagiant. Cf l'article intitulé Austin Osman Spare y los comienzos del automatismo par Julián Moguillansky, dans le numéro spécial de la revue Sans Soleil consacré à Spare.

(4) Indian Philosophy, Vol. I, Muirhead Library of Philosophy. Londres 1929.

(5) « Reprenons par exemple le célèbre Koan du zen : "Que peux-tu faire, que peux-tu ne pas faire ?". De toute évidence, ce Koan ne nous invite pas à réfléchir sur ce que nous devons faire ou ne pas faire. Il pointe simplement le fait que dans l'ainsité, il n'y a personne pour faire ni pour ne pas faire. Comme nous imaginons pouvoir faire, nous croyons aussi que nous pouvons ne pas faire ou pratiquer le non-faire. C'est bien sûr impossible, dans la mesure où en fabriquant du non-faire, nous continuerions encore de faire égotiquement. Cette solidification continue donc de nous maintenir dans la posture connue et non créative dont nous ne pouvons sortir. […] Or, la double-négation est l'outil conceptuel qui nous enseigne que le non-faire réel est tout autant l'absence de faire que de ne pas faire. C'est réellement lorsque nous dépassons ces deux modes positif et négatif du faire que nous sommes dans le non-faire. Impossible de tricher, l'ego ne peut construire cela. » (J-L Colnot, Magie Inconnue). Spare connaissait également l'enseignement oriental de la double-négation, traditionnellement nommé Neti-Neti. Il reprend cette idée - qui devient centrale dans son œuvre - au travers de l'expression anglaise Neither-Neither, que je retraduis en français en suivant l'habitude qu'ont les orientalistes d'exprimer le Neti-Neti par Ni Ceci – Ni Cela. Parfois la double négation se teinte de la nuance plus complexe : Ni Ceci, ni autre que Ceci.

(6) Ici traduit de la version anglaise, comme toutes les autres citations de ce grand classique apparaissant dans ce billet. Cf. Chuang-tse Shanghai, Kelly & Walsh, 2006. Les citations du Tao-Tê-King proviennent quant à elles de la traduction poétique de François Houang et Pierre Leyris, Le Tao et sa Vertu, par Lao Tzeu, éd. Du Seuil, Paris, 1979.

(7) Cité in R. Heinberg, Memories and Visions of Paradise, Wellingborough, Aquarian press, 1989. Le même auteur a produit un très intéressant article d'anthropologie inversée au titre évocateur de The Primitivist Critique of Civilisation, présenté au 24ème congrès de l'International Society for the Comparative Study of Civilisations à Dayton. Cf. également le remarquable travail de Steve Taylor Primal Spirituality and the Onto/Philo Fallacy. A Critique of the Claim that Primal People Were/Are less Spiritually and socially Developped than Modern Human, USA International Journal of Transpersonal Studies n°22, p. 61-76. Bien que l'auteur manifeste parfois une compréhension New Age de la spiritualité (cf note 15), il fournit de très nombreuses données scientifiques utiles à un redressement des aprioris occidentaux sur les soi-disant primitifs. En outre, il pulvérise littéralement le modèle darwinien et l'anthropologie ethnocentrique de Wilber, bien mieux que j'ai pu le faire à l'occasion.

(8) Beaucoup de nos penseurs assurent que nous sommes entrés dans l'ère post-moderne. Or, l'essence de la modernité est la croyance au progrès et à l'évolution humaine comme histoire d'un perfectionnement, principalement au moyen de la technologie. Pour qu'existe réellement une post-modernité devrait avoir été dépassé ce mythe de la modernité, ce qui est encore loin de s'être produit, malgré la désillusion et le désenchantement qui se répand dans tout le premier monde. En termes brechtiens, la post-modernité est ce « vieux qui n'en finit pas de mourir et ce neuf qui n'en finit pas de naître », exacte définition de la 'tragédie' selon Gramsci. Et tandis que l'arnaque post-moderne se propage, l'universalisation de l'angoisse, du stress et de la névrose, la multiplication des catastrophes 'naturelles' et la destruction de l'écosystème, sans compter la paupérisation spirituelle et économique de secteurs croissants de la population, tout cela n'est-il pas, effectivement, une 'tragédie' ? C'est précisément parce que chez les penseurs qui se définissent comme post-modernes, les conceptions modernes n'en finissent pas de mourir, alors que les conceptions réellement post-modernes n'en finissent pas d'être sur le point de naître, que leur auto-définition comme 'post-modernes' n'est au final qu'une tromperie hypnotique destinée à nous distraire des vrais enjeux du millénaire et d'une pensée digne de ce nom.

(9) Ceci est établi depuis bien des années, sans que les occidentaux cessent pour autant de considérer tout « primitif » comme menant une vie plus pénible que la leur. Cf. M. Sahlins, Âge de Pierre, âge d'abondance. L'économie des sociétés primitives, Gallimard, Paris, 1976. Également, P. Clastres, La Société contre l'État, éd. de Minuit, Paris 1974. Les considérations de Pierre Clastres sur les Tupi Guarani doivent être révisées et sont souvent inexactes et trop orientées. L'auteur a toutefois le mérite de faire apparaître le caractère ethnocentrique de l'anthropologie occidentale, point sur lequel il faut créditer René Guénon d'une pertinence jamais dépassée à ce jour, d'autant plus méritoire qu'il écrivait au début du siècle passé, en pleine période coloniale. Les disciples de René Guénon ont en général une compréhension des sociétés archaïques bien supérieure à celle des anthropologues et bien entendu, de la majorité des modernes qui continuent de croire qu'au paléolithique et au néolithique vivaient des hommes violents et arriérés dans tous les domaines. Véritable propagande, cette perception moderne des sociétés primitives ne sert au fond qu'à justifier l'ethnocide qu'engendre l'universalisation de notre paradigme totalitaire. La thèse principale de Clastres est que « Trop souvent la société « moderne », la société industrielle et technicienne, est considérée comme l'aboutissement inévitable de l'organisation sociale ou, pour les plus modérés, un stade plus évolué par lequel devront passer obligatoirement les sociétés dites primitives. Or, il n'en est rien et la société primitive n'est pas une société « sous évoluée », société qui n'aurait pas encore abouti à la forme étatique qui ferait d'elle une civilisation. Bien au contraire, la société primitive, sans État, est un autre choix de société, une société qui s'organise de façon à lutter contre l'émergence de l'État et de tout pouvoir coercitif ».

(10) Heinberg, op. cit.

(11) Fragment 2 d'après Diels-Kranz et 23, selon Marcovich. Le Logos, le 'Verbe' héraclitéen a un sens sensiblement différent de la moderne « raison » et se rapproche plutôt de la notion de Tao. Il n'est d'ailleurs guère surprenant que le Prologue de l'Évangile de Jean soit traduit en chinois par : « Au commencement était le Tao ». D'autres versions traduisent « intelligence particulière » par « entendement privé » ou encore « entendement particulier ».

(12) Bien que la voie martiale puisse constituer un vecteur privilégié d'initiation propre au Kali-Yuga. Souvent plus pacifiques que les nôtres, certaines sociétés « primitives » actuelles peuvent bien entendu connaître les conflits guerriers, montrant ainsi qu'elles n'ont pas été totalement épargnées par la tendance globale de la Chute. Toutefois, les études archéologiques n'ont à ce jour trouvé que peu de preuves de l'existence de conflits armés au cours de notre étape de chasseurs-cueilleurs, c'est-à-dire au cours de la période allant du début de l'espèce humaine jusqu'à 8000 ans avant notre ère. N'ont en réalité été découverts que deux cas assez ambigus de violence de groupe, au cours de cette période de centaines de milliers d'années. Un groupe de gisements situé dans la vallée du Nil montre quelques signes de violence à partir de 12 000 ans avant JC. Sur le site de Jebel Sahaba par exemple, a été découverte une fosse contenant une cinquantaine d'individus montrant des signes de mort violente. Au Sud-Est de l'Australie ont également été découvertes des traces de guerres inter-tribales, datant de 11 000 à 7 000 ans avant notre ère. Dans son livre War before civilisation (OUP, New York, 1996), Lawrence Keeley tente de montrer que la guerre est aussi ancienne que l'humanité, mais il échoue complètement dans son entreprise, les quelques preuves qu'il apporte ayant été réfutées, entre autres, par l'anthropologue Brian Ferguson, par exemple en démontrant que certaines traces sur les ossements ne sont pas des signes de cannibalisme ou de violence, mais des pratiques funéraires de nettoyage des os. La difficulté à trouver des preuves d'existence de ces guerres en démontre déjà l'extrême rareté, surtout si l'on compare cette période à la boucherie continuelle que fut notre histoire 'civilisée'. Par exemple, en 1999 ont été conduites trois études indépendantes sur différentes zones de la planète, études qui mettent en évidence l'absence de conflits armés pendant tout le paléolithique supérieur (de 40 000 à 10 000 avant notre ère). Les recherches en paléo-pathologie n'ont découvert sur cette période aucune trace de mort violente ou de traumatismes causés par la guerre et bien qu'ont été mis au jour de nombreux ustensiles, l'absence d'armes retient toute l'attention. Contrariant l'image d'Épinal que la plupart de nos contemporains se font de cette période antique, Ferguson (Violence and War in Prehistory, éd. G and B, New York, 1997) assure : « Il est difficile d'imaginer comment, étant si invisible, la guerre aurait pu être répandue à l'époque ». À ce jour, plus de 300 grottes ont été découvertes qui contiennent des peintures datant du Paléolithique et aucune d'entre elles ne montre de scène de guerre ni de représentations de guerriers luttant entre eux... Au contraire, toutes les données disponibles suggèrent qu'au cours de cette période de notre histoire régnait une paix parfaite. L'anthropologue Richard Gabriel écrit : « Au cours des premiers 95 000 ans compris entre l'apparition de l'homo sapiens et le début de l'Âge de Pierre (vers 4000 avant notre ère) n'existe aucune preuve que les hommes ont guerroyé entre eux, et moins encore au degré que requiert la violence de groupe organisée. En fait, il existe même assez peu de preuves d'homicides » (The Culture of War, Greenwood Press, NY, 1990).

(13) Lenski, Sociedades Humanas, McGraw-Hill Interamericana, Madrid, 1998. Un cas tout-à-fait remarquable correspondant en tous points à ces exigences doctrinales est celui des Mbya-Guarani. En 1956, le chercheur paraguayen León Cadogan a publié un texte époustouflant, recueil de chants sacrés transmis de mémoire et d'âge en âge par les Mbya-Guarani. Ces paroles sont consignées dans la langue secrète et ésotérique que les Mbya réservent uniquement à cet effet et elles avaient échappé totalement aux anthropologues jusque là, qui pensaient pourtant tout savoir des Guarani. Réellement ésotérique, le contenu de ces chants est tout bonnement éblouissant, tant du point de vue de la richesse poétique que de la sophistication des idées. On se prend à questionner le mystère de cette Amazonie, capable de produire une telle merveille, d'une facture si avancée. Les chapitres I à 3 relatent la création du monde par Ñamandu. Avant de créer les âmes des humains comme autant de paroles du langage sacré, Ñamandu va tout d'abord concevoir et créer ce langage humain comme une part divine de lui-même, ainsi que le 'petit amour' fraternel comme part de sa divinité. Non seulement le chant est d'une extrême beauté, mais il est aussi métaphysiquement très profond et rempli de surprises et de révélations. Tout au long de ces textes se laisse deviner en outre une voie réservée à bien peu, que le chapitre XVI vient éclairer. Parmi les chamanes – et c'est là qu'apparaît l'éventualité d'un méta-chamanisme authentique, plutôt que celui inventé par un Castaneda – il est quelques êtres exceptionnels, qui non seulement ont servi longuement leur communauté, mais pratiqué aussi les 'exercices spirituels', le végétarisme strict et les diverses vertus recommandées. Par la prière et les pratiques secrètes, ceux-ci peuvent solliciter la grâce de la 'perfection' aguyje sur terre, qui permet d'entrer dans le Yvy Mara Ey (Paradis originel) sans passer par la mort. Le chapitre termine par une description de ce qu'obtint l'immortel Chiku, l'un des saints Mbya : « Chiku obtint la perfection ; des flammes jaillirent de la paume de ses mains et de la plante de ses pieds ; son cœur s'illumina du reflet de la sagesse ; son corps divin se convertit en rosée incorruptible, sa parure de plumes se couvrit de rosée, les fleurs de sa fontanelle étaient de flammes et de rosée ». Ce symbolisme renvoie à Ñamandu lui-même, tel que décrit dans les premiers chapitres où apparaissent tous ces attributs. C'est un discours chargé de sens subtil, mais ce n'est pas ici le lieu d'en évoquer plus clairement la substance. (Cf León Cadogan, Ayvu Rapyta, Textos míticos de los Mbyá-Guaraní del Guaira, Université de Sao Polo, Brésil 1959). On peut trouver sur Internet la version bilingue (Mbya-Espagnol) complète de ce remarquable Ayvu Rapyta ou 'Fondement de la Parole'.

(14) Beaucoup croient que le concept de démocratie est né dans la Grèce antique mais, hormis le fait que les grecs avaient une idée bien particulière de la démocratie – qui intégrait l'esclavage et une limitation drastique du pouvoir des femmes – il existe de nombreuses raisons permettant de conclure que la démocratie occidentale vient en réalité de l'adoption de principes originaires amérindiens. La fondation de la nation américaine comme société où tous jouissent des mêmes droits – idée totalement inconnue en Europe à cette époque – fut en grande partie inspirée par les sociétés natives américaines. Les pères de la nation – comme Thomas Jefferson et Benjamin Franklin – admettent dans leurs mémoires qu'ils furent influencés par le modèle iroquois de gouvernement démocratique et son système de contrôle, de proportionnalité et de représentants élus. La notion d'union des différents états s'inspire directement de la Ligue des Nations Natives Iroquoises. L'idée fut recommandée aux euro-américains par un dirigeant des Six Nations, dans un traité signé en présence de Benjamin Franklin en 1774. La Ligue possédait un ensemble de lois et une constitutions très sophistiquée, que les chefs devaient apprendre par cœur et transmettre oralement de génération en génération, lois que les pères fondateurs des États-Unis d'Amérique empruntèrent. Toutefois, la seule partie qu'ils n'adoptèrent pas était relative à l'autorité et au leadership des clans féminins et de fait, leur conception de la démocratie était aussi spéciale que celle des grecs, puisque l'égalité et la liberté de « tous les hommes » était limitée aux propriétaires terriens blancs à l'exception des femmes, des esclaves afro-américains, des amérindiens et des blancs sans terres. Les amérindiens furent aussi indirectement responsables de la révolution française qui s'inspira d'idées démocratiques américaines et bien entendu du Contrat Social de Rousseau qui, lui aussi, avait beaucoup lu sur les natifs amérindiens et du Pacifique Sud. De même, il est vraiment ironique qu'ayant inspiré les créateurs de la démocratie moderne capitaliste, les iroquois aient également influencé les créateurs des états communistes. En 1851 fut publié League of the Iroquois de L. H. Morgan, que Marx et Engels consultèrent et dans lequel ils reconnurent un modèle de société socialiste utopique. Dans une lettre à Marx, Engels s'en étonne : « C'est une constitution merveilleuse. Il n'y a pas de pauvres ni de nécessiteux. [...] Tous sont libres et égaux, même les femmes. »

(15) James DeMeo, Saharasia, The 4000 BCE origins of child abuse, sex-represion,, warfare and social violence in the deserts of the old world, OBRL, Oregon, 1998. Steve Taylor, The Fall; The insanity of the Ego in Human History and the Dawnig of a New Era, Iff Books, Londres, 2005. Si les deux premières parties de ce dernier livre sont fascinantes d'érudition et brillamment argumentées, au point de me donner envie de traduire le livre en français, la troisième partie qui souhaite reconnaître dans notre époque moderne les signes avant-coureurs d'un Âge d'Or m'a totalement découragé de le faire. Certes, il y a la démocratie, la fin de l'esclavage et les droits de la femme fait remarquer l'auteur. Mais percevoir les signes d'une spiritualité retrouvée dans des phénomènes tels que le néo-advaïta, le channeling ou l'apparition en Angleterre de la Golden Dawn à la fin du XIXème siècle, tout en restant aveugle au fait que cette période est la plus meurtrière et polluante de notre histoire humaine, me semble manquer de sérieux, surtout lorsque l'on a, pendant 400 pages, considéré l'écocide et la guerre comme des marqueurs essentiels de la Chute.

(16) Robert Lawlor signale en effet que la présence aborigène en Australie doit être reculée de 60 000 à 125 000 ans. Cf. Voices of the first day, Awakening in the aboriginal dreamtime, éd. Inner Traditions, Rochester, 1991.

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