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vendredi 5 septembre 2014

LE MARCHÉ DES VANITÉS

Nous les Mapuche, nous n'avons aucun Roi !

      Lorsque les conquistadors arrivèrent chez les indiens, ceux-ci les prirent pour des dieux, dit-on. Mais l'on sait moins la part de mythe et d'exagération que contient cette "histoire des vainqueurs". La mise en avant de la divine condition occidentale n'appartient pas qu'au passé. C'est une tendance lourde demeurée intacte, signant une certaine mentalité. Après une conférence en France, une dame est venue un jour me faire part de l'expérience de sa sœur chez les indiens d’Amazonie. Ceux-ci l'avaient prise pour une déesse, ou pour une reine, affirmait-elle. Avez-vous remarqué que même dans des films comme Avatar, ou A Man Called Horse, le blanc finit toujours par devenir le chef du clan ? Aussi n'est-il pas étonnant que lorsqu'un occidental est un tant soit peu admis à participer aux traditions indiennes, à son retour il s'en fasse l'autorité, ou se prétende investi d'une mission spéciale que personne ne lui a confiée, mais qu'il mettra en avant dans la publicité de sa personne. C'est plus fort que nous cette attitude. Nous ne savons pas simplement occuper la place qui est la nôtre et les indiens détestent ça. Décidément, l'indigénisme n'est pas l'indianité.

      L'ésotérisme n'est pas en reste : c'est une erreur d'assimiler l'hypothétique Hyperborée à la Tradition Primordiale. Cette surévaluation devient une forme très irrespectueuse de captation horizontale, un privilège épistémique injustifié. Pour peu qu'elle ait réellement existé, l'Hyperborée ne fut qu'un des foyers de traditions désormais corrompues, en phase très avancée de pourrissement. Malgré cela, même lorsque l'on découvre que les indiens furent à l'origine de remarquables civilisations, on s'empresse d'en capter le prestige et d'assurer, à l'instar d'un Jacques de Mahieu, que celles-ci ne purent naître que grâce aux blancs venus d'Occident. Les ancêtres sacralisés et les dieux des cultures inca, maya, guarani, mapuche, seraient donc les vikings, les troyens, les chinois, les égyptiens, les templiers... les extra-terrestres, tant qu'on y est ! Dans tous les cas, ils ne peuvent être indiens. On estime sans doute que ceux-ci sont trop bêtes.

      Avec de telles méthodes, il n'est guère difficile de proclamer la supériorité du Nord sur le Sud, au nom de la Tradition Primordiale. On est dans une sorte de monologue exclusif incapable d'altérité, parfaitement théorisé par la métaphysique indigène. C'est pourquoi de nos jours encore, les andins désignent les occidentaux par le terme Wiracochas, les dieux. C'est une expression très péjorative mais il ne semble pas que nous nous en rendions compte. Il arrive même que nous la prenions au sérieux.

      Nous ignorons que les yatiris, les "guérisseurs" aymara, invitent même leurs dieux à "l'humilité" (alt'at chuyma, littéralement au : cœur recueilli). Car c'est ainsi que leurs divinités naturelles s'inscrivent dans l'ordre pluriversel, sans excéder la place, le pacha qui leur revient. Dans le cas contraire, leur superbe provoque des catastrophes et les dieux doivent, tout comme les hommes, être ramenés par les "paroles-médecines" (qulla arus) à l'ordre cérémoniel du monde.

      Quoi qu'il en soit des causes profondes de l'égotisme occidental, c'est dans ce contexte général d'une mentalité impérialiste et coloniale qu'est apparu le Royaume d'Araucanie et de Patagonie au XIXème siècle, lequel conserve toutes les caractéristiques que je viens d'évoquer. Un homme blanc, le franc-maçon Orélie-Antoine Ier, serait devenu roi des mapuche à la demande de ceux-ci. Il aurait voulu fédérer le peuple pour lui permettre de lutter contre les états argentin et chilien qui convoitaient leurs terres. Des milliers de mapuche l'auraient élu "par acclamation". Et bien entendu, leurs prophètes attendaient un sauveur blanc.

      Inutile de dire que tout ceci tient de l'uchronie et de l'invention. Aucune prophétie n'annonçait la venue d'un sauveur blanc et depuis plus de 150 ans qu'existe la "monarchie" d'Araucanie, rien de bien notable n'a été fait pour, ni avec les mapuche. En revanche, beaucoup a été dit sans eux, ou fait sans leur accord. Le projet de départ n'avait pour intérêt que de satisfaire la mégalomanie d'un aventurier et au plan politique, de remplacer un impérialisme par un autre. S'il avait obtenu l'appui de Napoléon III, ce plan colonial, connu sous le nom de "Nouvelle France", n'aurait certainement pas fait meilleur sort aux mapuche.

      Guerres d'infiltration entre puissances mondiales plutôt que défense d'un peuple, ces types de prétention n'avaient rien de nouveau et qu'en avait-il à faire, Orélie-Antoine Ier, de ses sujets indiens, lui qui, à l'instar de ses "successeurs", ne prit jamais la peine d'apprendre leur langue ? Les passages ne manquent pas, dans ce qu'il légua d'écrits, où apparaissent clairement ses basses motivations.

      D'immenses espaces patagons réveillent les imaginations frondeuses. Il existe un syndrome de Patagonie et d'Araucanie, aussi particulier et reconnaissable que ceux de Jérusalem ou de Bénarès. C'est qu'on approche-là de forces bien réelles. Richard Williams n'avait-il pas rêvé d'un "Royaume de Dieu" dans les Terres de Feu ? N'a-t-on jamais parlé de la Patagonie, sans la connaître, comme d'une possibilité de réunir là-bas des minorités errantes ? Même Orélie-Antoine y songea.

      De ces idées, de ces mots jetés au vent, l'on fit les plus sottes conspirations : Un Israël bis serait en préparation sur ces terres. Sans qu'on s'inquiète de la contradiction s'y trouverait aussi, depuis plus d'un demi siècle, le refuge secret de dignitaires nazis qui auraient caché-là le trésor du Führer. Les services secrets chinois de Mao y auraient planifié un débarquement armé, avec la complicité d'hommes politiques argentins. Les lieux seraient aussi convoités par l'Angleterre et la guerre des Malouines ne serait que l'amorce d'un projet plus vaste. Au milieu de tout ça, les mapuche. 

      La légende de la Cité des Césars enfiévra les ambitions pour des siècles, jusqu'à la tragédie, et l'on vint la chercher de toutes les latitudes. Depuis plusieurs siècles déjà, il est question d'un supposé royaume qu'auraient fondé des naufragés de la flotte de Browner. Pedro Calvo, espagnol condamné pour escroquerie à Lima, s'était réfugié chez les indiens pour devenir soudain un "envoyé du ciel", un grand cacique du XVIème siècle. Le Roi Bohorques (Pedro Chamizo), margoulin andalou du XVIIème siècle, avait rassemblé des milliers d'indiens du Chili et d'Argentine pour former une force armée redoutable. Le Dictionary of National Biography appelle "Roi de Patagonie" l'explorateur britannique George Chaworth Musterss. Cet ami du cacique Casimiro vendit le détroit de Magellan à un commerçant qui en fit péage. Et, parmi beaucoup d'autres, Juliu Popper parvint à se constituer son armée personnelle et à émettre en Terre de Feu des monnaies d'or à son effigie.

      Le Roi Orélie-Antoine ne fut donc pas le seul, mais il ne connaîtra jamais un tel succès. Son Royaume sera surtout fait de papiers, de médailles, de vanités et, quant à sa succession, de misérables scandales. Sa prétention d'avoir rassemblé autour de lui une armée de 100 000 hommes est une pure fiction. Son couronnement par acclamation aussi. Même ses descendants actuels sont ignorés des mapuche, lesquels se montrent tout aussi indignés et agressifs que les états chilien et argentin, d'apprendre qu'existent des étrangers prétendant être rois des mapuche.

      Les informations historiques que je cite sont extraites du dernier livre de feu François Lepot (Enrique Oliva), El Rey de Araucanía y Patagonia. Le titre de ce billet est emprunté à l'un de ses chapitres, consacré au trafic de faux titres nobiliaires. C'est sans doute l'ouvrage le plus complet sur le sujet, dans la mesure où il n'élude aucune zone d'ombre. Il permet de bien distinguer le faux du vrai, analyse point par point les récits fantasques d'Orélie-Antoine, leur incohérence et leurs impossibilités manifestes. Les irrégularités quant à la succession du titre sont également mises en lumière. Elles sont si nombreuses et grossières qu'on peut effectivement parler de royauté d'opérette.

      Les levées de fonds pour les mapuche servant le train de vie d'un seul, l'arnaque faite à Don Bosco - saint catholique - aux dépends des indiens, les trafics de titres nobiliaires, les chevaleries en plastique et les médailles en chocolat, tout ceci laisse entendre que l'on a bien affaire à une parodie déplorable, pas à une tradition seigneuriale respectable, ni à une mission d'aide au peuple mapuche. Il existe d'ailleurs des soutiens associatifs et politiques à la lutte mapuche autrement plus efficaces que cette cour des vanités où se cultive la nostalgie coloniale. Je recommande la prudence quant aux productions apologétiques de Philippe Boiry, l'avant dernier souverain d'Araucanie, franc-maçon lui aussi. C'est à la lumière des travaux de Lepot qu'il convient de les lire et là, l'édifice s'effondre, ne gardant d'indulgence qu'envers le fondateur de la dynastie.

      Depuis quelques mois, il y a querelle en la maison royale. Un épisode de plus à  cette mascarade. Antoine IV, le souverain légitime - si l'on peut dire - s'est vu contester la succession au trône. Un groupe de félons aurait organisé le putsch et installé comme nouveau roi le petit-fils de Jean Parvuleco. "Élu par acclamation" d'une poignée de winkas grassouillets. Ce que l'ésotérisme et la métapolitique comptent de plus tordu dans les rangs extrêmes, se retrouve désormais à soutenir le nouveau roi d'Araucanie et de Patagonie.

      Des réactions hostiles n'ont pas tardé, venues des terres australes, révélant la maladresse politique et l'égarement métaphysique de personnes telles que Laurent James ou Alexandre Douguine. Disons qu'existe dans ces rangs une ignorance manifeste du contexte politique mapuche et des forces en jeu, un évident manque d'information et de préparation, voire même une méconnaissance chronique de ce que peut représenter le sentiment national et la phobie de l'infiltration pour leurs propres admirateurs et soutiens latino-américains. De plus, étant donné les contenus doctrinaux et métapolitiques défendus par ces nouveaux soldats du prince putchiste, il est douteux que les mapuche y trouvent leur bonheur quand ils sauront de quoi il retourne. Et ils le sauront, tout au moins ceux qui savent encore qu'existe un roi français des mapuche. Mais ce n'est sans doute qu'un détail, n'est-ce pas, ce qu'en pensent les indiens ?
      La dernière fois que j'ai lu Monsieur Douguine, c'était il y a dix ans. Dans une traduction en espagnol, il présentait Evola comme un homme de gauche et faisait du bolchevisme une sorte de vama marga occidental. Je n'ai donc pas insisté. Mais je suis retombé dessus (mieux vaut lire le lien pour comprendre la suite) cette semaine et me sens d'en commenter un bout. 

      Oui, je sais. Elle pique drôlement les yeux, cette citation d'Alexandre Douguine sur fond de Machu Picchu. Mais si je me suis promis de dire quelques mots de ses idées, c'est sans méchanceté aucune et donc, il n'est pas interdit de songer que même les "érudits" puissent faire de belles erreurs. Enfin, tout de même : l'Empire Inca, lequel succédait par ailleurs à toute une autre série d'Empires... de montagne. Je vois dans cet oubli un symptôme

      L'actuel regroupement des pays sud-américains, les mouvements indigènes et le retour aux traditions natives, la constitution de "grands espaces" à cet endroit de la planète, Monsieur Douguine ne doit pas y croire beaucoup. Il faut dire à sa décharge que les informations du Sud intéressent peu le Nord. Silence assourdissant dans les médias lors du dernier rassemblement des pays non alignés. Idem pour le G77 + Chine. Ce n'est pas rien 78 pays pourtant. 

      Invitée par Evo Morales, la Russie a-t-elle répondu présent depuis ? Non. Elle préférait rester dans le G8, jusqu'à ce que les événements d'Ukraine, pays autrement plus religieux que l'actuelle Russie (certes, ce n'est qu'une appréciation quantitative mais : 4 millions de pratiquants pour 144 millions de Russes et 10 millions de pratiquants pour 44,5 millions d'ukrainiens. La Russie mystique de Douguine n'est-elle qu'un astucieux habillage idéologique ?) ne forcent son expulsion du groupe des riches. La Russie est donc un pays du Nord riche, impérialiste comme les USA et l'UE, fort peu intéressé par le rôle de Second Monde tourné vers le Tiers Monde suggéré par A. Douguine. Malgré une nette préférence, le monde indigène, farouche, ne s'y laisse pas prendre. La Russie, l'UE, les USA, le Canada, tout cela est bien le même monde, à quelques variantes près. Bref, c'est l'hémisphère Nord, le monde occidental, ses gesticulations guerrières et son impérialisme.

      J'aimerais pouvoir décortiquer ici ce qu'écrit A. Douguine sur la géographie sacrée, mais je ne vais pouvoir le faire que très sommairement, sans exposer tout ce que le Sud peut intégrer de sagesse polaire. Bien évidemment, lorsque je parle de la sagesse polaire du Sud, je n'évoque nullement une quelconque influence du Nord sur le Sud, une projection dans le Sud de la symbolique du Nord, mais bel et bien une sagesse du Sud à caractère polaire, solaire, viril, lunaire, féminin, spirituel, matériel, complet en somme, puisque le sumaqi est une variante de la spirale double, évoquant une relation plutôt qu'une substance.

      " Les strates les plus anciennes et les plus originelles de la Tradition affirment la primauté du Nord sur le Sud. (...) Le Nord est la terre où le soleil ne se couche jamais, même la nuit, un espace de lumière éternelle. Toutes les traditions sacrées honorent le Centre (...)Ce Centre, dont le symbole est le svastika (soulignant à la fois l’immobilité et la constance du Centre, et la mobilité et le caractère changeant de la périphérie), a reçu un nom différent dans chaque tradition, mais il a toujours été directement et indirectement lié au symbolisme du Nord. Il est donc possible de dire que toutes les traditions sacrées sont en essence la projection d’une Unique Tradition Primordiale Nordique adaptée à des conditions historiques différentes. Le Nord est le Point Cardinal choisi par le Logos primordial pour pouvoir se révéler dans l’Histoire, et chacune de ses manifestations ultérieures ne fait que restaurer ce symbolisme primordial du paradis polaire. "

      Toutes les affirmations de cette citation sont vraies pour le Sud aussi, à deux exceptions près. Le monopole ou exclusivisme, qui est une notion propre à l'Occident moderne, et donc une dégénérescence favorisant l'inflation égotique, et le Logos, dont le Sud a une compréhension particulière, ne lui assignant qu'un rôle subordonné et second. J'ai déjà traité le second point ailleurs et ne commenterai donc que le premier ; car c'est là, me semble-t-il, que la pensée de Monsieur Douguine est parfaitement illustrative de la dégénérescence en question. Le Sud n'imagine pas être seul au monde et n'affirme de primauté que sur le Nord moderne exclusiviste, dont il dénonce la maladie mentale. La modernité ne remonte donc pas à 1789 mais 1492. La cyclologie du Sud compte des petits cycles de 500 ans, des pachakutis marquant des inversions de perspective. C'est à partir de cette date que tout à basculé et que l'inférieur s'est mis à dominer le supérieur. La "découverte" des Amériques marqua une dégénérescence non seulement pour le Sud, mais aussi pour le Nord, qui se mit à fonctionner de façon pathogène. Il est heureux que le Sud n'ait pas totalement dégénéré et se relève depuis 1992, quoique difficilement, pour retrouver la place spirituelle et temporelle qui fut la sienne autrefois.
Carte du monde avec le Nord "en-bas", de Nicolas Desliens (1566)
Carte d'Al Idrissi (1154), avec le Sud à l'endroit, c-à-d "en-haut".
      Mais ce n'est pas tout. Le Sud cultive une mentalité paritaire et inclusive qui admet le tiers inclus. Un pôle Nord suppose nécessairement un pôle Sud. Et s'il suppose un pôle Sud, c'est que la primordialité n'est pas le Nord, ni même le Sud, mais tout autre chose. L'on constate, lisant la suite du texte d'A. Douguine, qu'à aucun moment celui-ci n'envisage le Sud comme un pôle spirituel. Le Sud commence pour lui aux frontières immédiates de son territoire sacré et n'est qu'une émanation du Nord, au sein du même hémisphère Nord. Dans l'esprit de Monsieur Douguine, le Sud n'est pas l'émanation d'un Sud polaire "où le soleil ne se couche jamais" et par conséquent, le Nord est seul au monde, exclusif, sans partage. Or, ceci est la cause même de la dégénérescence moderne où nous sommes. Si Monsieur Douguine limitait ce point de vue local à son hémisphère, cela pourrait s'avérer juste. Et encore. Mais en mondialisant un point de vue particulier, comme sait si bien le faire la mentalité occidentale, en étendant cette perspective au-delà de l'hémisphère Nord où la direction polaire s'inverse, Monsieur Douguine commet une erreur qui rend impropres tous les jugements désobligeants qu'il pourrait émettre sur l'hémisphère Sud. Il sera bien difficile à Monsieur Douguine de faire comprendre son idéologie de monde multipolaire, avec une telle métaphysique monopolaire, dissimulatrice d'hégémonie. Ainsi que l'expose fort bien un auteur évolien, dans le numéro 71 de la revue El Fortín, l'eurasisme douguinien n'est au fond qu'une fraude intelectuelle, et tout ceci ne peut conduire qu'aux mêmes comportements dont sont auteurs ses adversaires, puisqu'il s'agit de la même méprise du Nord moderne, et non de Tradition. Poursuivons notre lecture d'Alexandre Douguine :

      " (...) Même d’un point de vue naturel, dans les régions polaires il y a un seul long Jour semi-annuel, et une seule longue Nuit semi-annuelle. Ce sont le Jour et la Nuit des dieux et des héros, des anges. Même les traditions dégradées se souvenaient de ce Nord cardinal, sacral, spirituel, surnaturel, considérant les régions nordiques comme la demeure des « esprits » et des « forces de l’au-delà ». Dans le Sud, le Jour et la Nuit des dieux sont fragmentés en une quantité de jours humains, le symbolisme originel de l’Hyperborée est perdu, et son souvenir devient un objet de « culture », de « légende ». " 

     Il y a aussi des Nuits semi-annuelles au Sud. Mais il est vrai que nous sommes encore ici dans la mentalité courante occidentale, qui a toujours dévalorisé et même, occulté le Sud, comme s'il n'existait pas. Par exemple, le drapeau de l'ONU, création occidentale - et donc, d'un point de vue austral, création du Nord - représente tous les continents sauf un, celui de l'Antarctique. On peut voir dans cette absence un signe, un vaccum éloquent. J'invite par contre A. Douguine à nous montrer la terre polaire du Nord, l'Hyperborée. Là, ce n'est plus un signe. Au mieux c'est un symbole, au pire une abstraction. Il n'y a pas de terre ni d'île au Nord, juste l'océan arctique. Si l'on doit trouver une terre polaire et une tradition qui ne serait pas reconstruite à partir de bouts et de fragments de textes empruntés à toutes les traditions, et donc, dégradée, c'est vers le pôle Sud qu'on la trouvera. L'Antarctique, d'aucuns disent l'Antarctide, est la seule terre polaire qui soit. C'est pourtant un signe tabou qu'on ne voit pas et qu'on élude. Que cette terre soit une zone d'ombre jusque dans la conscience de nos ésopoliticiens, que ceux-ci continuent à fonctionner sur des spéculations pour affirmer une supériorité spirituelle imaginaire du Nord est bien le signe que le Cœur Spirituel du Sud - son Chuyma, disent les aymara - est secret au regard captateur, mais ouvert et implicite à qui contemple en creux les inverses du monde, les sceaux d'invisibilité.
L'Est est à gauche. L'Amérique indienne est l'Extrême-Orient. L'Atlantique disparait. Lourde et pesante, l'Eurasie est sous l'Afrique.
      Ainsi il est important de noter que dans la géographie sacrée, l’axe Nord-Sud est plus important que l’axe Est-Ouest. Mais étant le plus important, il correspond aux plus anciennes phases de l’histoire cyclique. La grande guerre du Nord et du Sud, Hyperborée et Gondwana (l’ancien paléo-continent du Sud) se réfèrent à des temps « antédiluviens ». Dans les dernières phases du cycle, il devient plus dissimulé, voilé. Les paléo-continents du Nord et du Sud eux-mêmes disparaissent. Le signe visible de l’opposition est passé à l’Est et à l’Ouest."

      Pas du tout. L'axe Nord-Sud est plus que jamais d'actualité et à tous les niveaux. Parfaitement visible, évident, il est la toute première urgence et le facteur de déséquilibre le plus criant. Occultant l'exploitation du Sud, l'axe Est-Ouest n'est qu'une diversion impérialiste du Nord, visant à dissimuler l'essentiel par une guerre de chefs qui tous vont disparaître. Du point de vue austral - que celui-ci soit africain ou sud-américain - l'Est et l'Ouest se ressemblent bien plus qu'ils ne diffèrent.

      Repoussant dans le passé une évidence actuelle, les guerres paléo-continentales entre Gondwana et l'Hyperborée auxquelles fait allusion Monsieur Douguine sont en revanche le fruit de son imagination fiévreuse. Il s'agit de spéculations occultistes et confusionnistes. De quelle Tradition Monsieur Douguine tient-il cela exactement ? Ne s'agit-il pas, là encore, de contenus résiduels et syncrétiques ? C'est pourquoi il vaudrait mieux réserver à ce Nord le terme de "tradition dégradée", en utilisant le présent plutôt que l'imparfait. C'est un signe aussi que cet usage étrange de la chaostar, pour représenter l'eurasisme nouveau où décidément : "rien n'est vrai". Cet emprunt quelque peu ridicule - et non assumé - à Michael Moorcock est du plus bel effet "traditionnel". Reconstruction incertaine et sans grand fondement, la tradition "ésotérique" sur laquelle repose la réflexion de Monsieur Douguine est-elle supérieure au Sud et moins dégradée ? Loin s'en faut.

      Par la suite, Monsieur Douguine expose une typologie humaine douteuse, héritée d'Evola, qu'il applique à sa géographie sacrée, faisant correspondre au Nord le type solaire et au Sud le type lunaire. Il y a beaucoup d'imprécisions anthropologiques et d'a priori dans ce classement nébuleux. On peut par exemple faire remarquer qu'une tradition vouant un culte à la Déesse Mère comme deïté principale, n'est pas nécessairement dépourvue de caractère héroïque, ou seulement vouée au vitalisme. Des exceptions de toutes sortes sont citées par notre auteur. Ainsi, les esquimaux ou les finnois, bien qu'au Nord, viendraient du Sud, en raison de leur conformation lunaire. Au final et suite à bien des complications, Monsieur Douguine finit par admettre que le "Sud pauvre" est plus spirituel que le "Nord riche". Après nous avoir dit que le Nord solaire est spirituel et le Sud lunaire matériel, il nous informe donc que le Nord est matérialiste et le Sud spirituel. Enfin une évidence ! Malgré tout, il faudrait encore que le Sud se subordonne spirituellement au Nord et à ce fatras, à ces reconstructions tordues ? Mais pour quelle raison ? Parce que le "Nord pauvre" serait plus éclairé que le "Sud pauvre" ? Allons, allons...

      Une question se pose donc. Puisque les exceptions sont plus nombreuses que ce qui suit la règle énoncée, pourquoi ne pas tirer la conclusion qui s'impose ? La règle est fausse. On peut la repenser. Non seulement le Nord n'est pas métaphysiquement plus pur que le Sud ni supérieur à lui, mais la typification soli-lunaire proposée est géopolitiquement inappropriée dans la plupart des cas. J'abandonne la conclusion, évidente, à un auteur évolien de l'hémisphère austral, qui manifestement n'apprécie plus ce nordicisme fumeux et s'en éloigne avec soulagement :

      " Dans une note de son Révolte contre le monde moderne, Julius Evola cite un essai de R Quinton intitulé Les deux pôles, foyers originels, qu'il qualifie de remarquable. Dans cet essai, "l'hypothèse part d'une origine non pas boréale, mais australe". Selon Julius Evola, une telle hypothèse se référait aux traditions relatives à la Lémurie, lesquelles seraient liées à un cycle si lointain qu'il ne peut être inclus dans son livre. C'est-à-dire que nous ne pouvons rejeter l'éventualité d'un ou plusieurs cycles antérieurs à l'âge d'or hyperboréen. Il se trouve également que nous qui vivons dans l'hémisphère austral, avons toujours été soumis à la dépendance de ce qui provient de l'hémisphère nord. Traditions, religion, histoire, langues, coutumes, conception du monde, tout cela vient du nord et s'est intériorisé en nous comme une seconde nature sans que nous nous rendions compte de cette subordination. Nous avons constamment écouté dire que le nord est "en haut" et le sud "en-bas". Que le Nord est le début et le sud la fin de la terre. (...) Tout cela nous place dans une position de totale subordination psychologique qui nous pousse toujours à attendre ce qui vient d'"en-haut", c'est-à-dire de la supposée tête qui préside aux destinées de l'humanité. (...) Ce qui a eu pour origine l'Hyperborée se trouve dans sa phase finale. (...) Nous pouvons nous demander si désormais, nous pouvons encore attendre quoique ce soit de supérieur ou de spirituel de la part de la civilisation dont l'épicentre est au nord et qui se trouve être aujourd'hui dans l'étape terminale de la modernité. A ce stade, la réponse négative s'impose. La civilisation moderne à laquelle préside l'Occident à désormais contaminé le reste du monde, les réactions étant chaque fois moindres. La globalisation écrase tout, sous le signe de l'empire cruel de la matérialité et de l'économie. Les bastions traditionnels se sont effondrés. Face à ce bilan, nous nous demandons si l'âge d'or, l'âge d'argent ou l'âge des héros ne pourrait pas être plutôt restauré dans le sud de la planète."

      Evidemment, face à un tel discours, la perspective douguinienne ne peut que prendre un tour martial. Car voici ce qu'écrit le va-t-en-guerre russe : Si le Sud ne reconnaît pas la primauté du Nord, la lutte sacrée, la « guerre des continents » commence, et du point de vue de la Tradition le Sud est responsable de ce conflit, ayant violé les règles sacrées." L'horizon du Sud, sa mission sacrée n'est donc que soumission au Nord. Une phrase à faire lire aux honorables mapuche, n'est-ce pas ? 

      Mais commentons plutôt le passage que je viens de traduire. L'hypothèse australe a fait l'objet de nombreux travaux, décrivant un voyage des dieux - et non pas des blancs - du Sud au Nord du continent, puis de l'Ouest vers l'Est. Exactement l'inverse de ce que professent les idéologies nordicistes. Ce mouvement du Sud au Nord et de l'Ouest vers l'Est est enseigné par plusieurs traditions du Sud. Il existe des traditions du Sud complètes, non encore contaminées par l'Occident, y compris par son ésotérisme décadent, chargé d'erreurs et de venin. Si l'auteur évolien de ce texte ne s'en est pas rendu compte jusqu'ici, c'est probablement parce que, sensible aux théories raciales de Julius Evola, il appartient à une frange occidentalisée de l'hémisphère austral peu ouverte à l'indigène.

      Il y a quatre ans, j'avais déjà traité ailleurs la question du Sud "en-bas" et du Nord "en-haut". Ce thème évoque la fameuse inversion des pôles mais il peut être très mal compris. Une mentalité occidentale influencée par l'ésotérisme dégénérescent en déduira qu'il suffit de projeter vers le Sud toutes les valeurs spirituelles qu'elle connait du Nord, pour se faire une idée à peu près correcte de l'inversion métaphysique des pôles. Or, ceci ne serait tout au plus qu'une parodie terminale, la projection et le recyclage de valeurs viciées sur un trésor dont nous ignorons tout. Un tel procédé ne pourrait que conduire à une nouvelle dégradation, sudéenne cette fois-ci. Je songe notamment à l'ésotérisme dont on voudrait entourer le Royaume d'Araucanie. Il y a là bien des tendances suspectes et une écoute à peu près nulle de ce que dit et pense le mapuche. 

      A ce jour, chaque fois que le Nord s'est intéressé à l'Antarctique et aux cultures les plus polaires de l'Amérique du Sud - celles qui utilisent le swastika, il ne s'est agi tout au plus que d'y projeter des valeurs nordicistes "très particulières". Le cas le plus grotesque est celui de Miguel Serrano. Celui de Nimrod de Rosario, de la Gnose Primordiale à l'Ordre Tirodal, en passant bien sûr par la Vierge Noire de Belicena, est également curieux, en termes de "main gauche" dévoyée. Mais j'attire l'attention sur le fait qu'il est possible de succomber exactement à la même erreur à partir d'éléments plus sérieux que l'occultisme nazi ou le "tantra" évolien. L'islam, la franc-maçonnerie ou le catholicisme, projetés imprudemment de la même façon, transforment cette inversion cyclique des pôles en vulgarité eschatologique, signe d'une décomposition encore plus grande, plutôt que d'un redressement.

      Je finirai par un élément propre aux traditions andines. Dans les récits oraux des aymara relatifs au cataclysme antérieur, récits témoignant d'une incroyable continuité de la mémoire indienne, alors que le Soleil devait surgir pour la toute première fois, brûlant toute la surface de la terre, les Grands Voyants avaient averti les hommes, mais ils s'étaient trompés de direction. Pensant que le Soleil allait sortir à l'Ouest, ils demandèrent aux hommes de construire leurs abris face à l'Est. Or, seule une inversion des pôles peut semer ainsi le trouble quant à la direction où le Soleil se lève. Il y a là une sorte d'avertissement. Ne nous trompons pas de direction. Les dieux informent les hommes d'un changement imminent, mais ceux-ci commettent une erreur d’appréciation imaginale et tous périssent, sauf quelques uns qui suivent le Voyant que tous croient fou, parce qu'il annonce le Soleil à l'Est. De nos jours, les Grands Voyants sont peut-être nos ésotéristes. C'est plutôt inquiétant. Mais quant à elles, les traditions andines n'excluent jamais les inversions de perspective

      Pour les pharaons, la Haute-Egypte était au Sud, la Basse-Egypte au Nord. A l'extrême Sud de l'Afrique, le peuple zoulou est le peuple du ciel. Aussi, prenons garde aux obsessions monopolistiques, très surreprésentées, voire même hégémoniques, dans le domaine dit "métapolitique". Dans nos géographies sacrées, les représentations de la terre supposant que le Nord est "en-haut" ne sont pas toujours les plus anciennes, ni les plus éloquentes, ni même les plus traditionnelles. Souvenons-nous par exemple des cartes en To, de celles plaçant Jérusalem en position polaire, ou encore des cartes "inversées" conçues au XIIème siècle par Al-Idrissi, pour Roger II de Sicile. 

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